Quand l’Eglise et Schopenhauer se promènent main dans la main

Le philosophe de l’absurde et les catholiques se rejoignent contre le mariage homo.

Dans son combat perdu d’avance contre le mariage homosexuel, l’Eglise catholique française trouve un allié inattendu en la personne d’Arthur Schopenhauer. En effet, le philosophe allemand, qu’on réduit trop souvent à sa théophobie ( » Si c’est un dieu qui a fait ce monde, je ne voudrais pas être à sa place, sa misère me crèverait le c£urà « ), déploie sur l’homosexualité une argumentation que Christine Boutin, présidente du Parti chrétien démocrate français, et le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, pour ne citer qu’eux, ne renieraient pas sans se contredire.

Pour l’un comme pour les autres, l’homosexualité est contre nature, car la nature est normative. Du point de vue de l’Eglise, la complémentarité des organes reproducteurs relevant d’un plan divin, la loi naturelle en matière de reproduction a une valeur morale, donc une relation homosexuelle (ne pouvant déboucher sur la procréation) est plus éloignée de la vérité, comme du Bien, qu’une relation hétérosexuelle. Du point de vue de Schopenhauer, si l’amour est une affaire sérieuse qui occupe continuellement les forces de  » la plus jeune partie de l’humanité « , c’est qu’il s’agit en vérité d’une ruse de l’instinct, qui maquille en sentiments individuels et grandiloquents la nécessité de garantir la perpétuation de l’espèce. Quelle différence, sinon de vocabulaire, entre les culs-bénits, qui présentent la pratique d’une sexualité non reproductive comme un danger pour la survie de l’humanité, et le mauvais coucheur, qui déclare que l' » existence persistante de l’espèce humaine prouve tout simplement sa lubricité  » ? Dans les deux cas, l’hétérosexualité est un enjeu vital, et c’est non pas le cardinal Barbarin, mais bien Schopenhauer qui déclare que la  » raison dernière et profondément métaphysique qui condamne la pédérastie, c’est qu’elle supprime le renouvellement de la vie « .

Les discours ne divergent, en vérité, que sur l’attitude à adopter face au péril homosexuel. Pour l’Eglise, l’homosexualité est un péché qui, comme tout acte peccamineux, a droit à la miséricorde : c’est ainsi que Christine Boutin a pu déclarer qu’elle n’avait  » rien contre les personnes homosexuelles « , puisqu’elle a, en elle, une  » grande capacité de pardon « . Schopenhauer, de son côté, stupéfait qu’une pratique si  » répugnante  » et  » monstrueuse  » soit pourtant universellement répandue, répond à ce qui lui semble être un paradoxe en présentant l’homosexualité elle-même comme une  » invention de la nature  » destinée à éviter que les hommes d’âge mûr (dont les rejetons sont toujours débiles) ne continuent à se reproduire : dans sa grande sagesse, la nature dégoûte l’homme de la femme à mesure que décroît, dit-il, la  » capacité de procréer des enfants sains et vigoureux « . Mais qu’on absolve ou qu’on disserte, que les homosexuels soient les brebis égarées à qui l’on pardonne leurs fautes pour, éventuellement, les remettre dans le droit chemin, ou bien les bre-bis galeuses qu’une nature homéostatique emploie comme des outils de régulation, l’enjeu demeure, dans un cas comme dans l’autre, de réduire l’homme à sa condition animale en dénonçant une sexualité soustraite à l’obligation naturelle de se reproduire. De même qu’il faut être follement matérialiste pour condamner toute IVG comme un crime (car c’est réduire la vie à la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde), c’est la haine de la civilisation (entendue comme l’art collectif de s’élever au-dessus de la nature, notamment en faisant l’amour en toute saison) qui dicte à l’Eglise les mêmes positions que celles du philosophe de l’absurde.

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