Putains de camions

Quand des enfants meurent parce qu’un camion de rallye passe en trombe dans leur village, en soulevant beaucoup moins d’émotion que le 20e anniversaire de l’accident dont furent victimes certains participants et organisateurs, je pense à la chanson que Renaud écrivit sur la mort de Coluche, motard renversé, lui aussi, par un camion.

Le Paris-Dakar, qui n’est plus que  » le Dakar « , parcourt depuis près de trente ans un continent de misère en ne lui apportant absolument rien d’utile, quoi qu’en disent les organisateurs, sinon d’infimes miettes, insultantes parce que dérisoires. Les pays traversés ne sont en fait qu’un champ d’aventures pour des pilotes en quête d’émotions fortes, pour des entreprises en mal de publicité et pour des téléspectateurs européens à qui il permet d’avoir bonne conscience en leur donnant à voir l’Afrique comme un désert où quelques rares villageois rieurs applaudissent au spectacle de bolides lancés à pleine vitesse.

Et pourtant, l’Afrique va de plus en plus mal : la misère augmente ; les épidémies se propagent ; les Etats se désagrègent ; l’aide internationale diminue. Aujourd’hui, 320 millions d’habitants du continent, sur 900 millions, vivent avec moins de 1 euro par jour et plusieurs dizaines de millions d’entre eux sont en situation de famine ; 26 millions sont malades du sida, soit les deux tiers de toutes les victimes de la planète ; et plus encore sont atteints du paludisme, de la bilharziose et d’autres pathologies liées à la pauvreté.

Le rallye n’y est pour rien, évidemment, mais il est de plus en plus obscène dans un tel contexte : imagine-t-on une course de formules 1 dans les rues de Calcutta ? un tour cycliste de la Tchétchénie ? un marathon au Darfour ? Non, naturellement. Et pourtant, aucune autorité ne décidera jamais la suppression du Dakar : trop d’entreprises occidentales et trop d’autorités locales en attendent un profit. De plus, il n’existe aucune autorité internationale capable d’imposer un principe moral supérieur. Son existence même restera comme le symbole du refus de l’Occident d’entendre les mauvaises nouvelles et de sa volonté farouche de les masquer derrière tous les paravents imaginables.

Au moins pourrait-on utiliser ce rallye, et tous les autres événements du même genre, de plus en plus nombreux, pour faire connaître la situation des pays traversés et pour mobiliser les institutions supposées s’occuper de l’Afrique. Pourquoi ne pas exiger des sponsors qu’ils dépensent une somme équivalente en projets de développement dans les pays concernés ? Pourquoi ne pas imposer que le Dakar ne traverse plus des dictatures, qu’il finance, dans toutes les villes où passe la course, un Forum social mondial comme celui qui commence à Caracas cette semaine, afin d’alerter l’opinion mondiale sur les problèmes du sida, du paludisme, du coton, de la désertification et pour mettre en valeur les formidables potentialités agricoles, industrielles, artistiques de ces pays magnifiques ? On peut toujours rêver. l

Jacques Attali

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