» Proust peut changer votre vie ! « 

Chez les écrivains, la lenteur est un sujet d’inspiration et un outil de travail

Les hommes de lettres entretiennent une relation ambiguë, un brin schizophrénique, avec la lenteur et le défaut qui lui est souvent associé, la paresse. L’écriture exige un travail : il faut produire des textes. Mais elle appelle aussi la lenteur, des moments de flottement et de rêveries propices à la création artistique. Cette  » paresse d’écrire  » est source de culpabilité en même temps que d’inspiration. Certains écrivains sont de vrais fainéants, alors même que leur production est prolifique : Lao-tseu, déjà, ce personnage mythique de la Chine ancienne, philosophe, écrivain et fondateur du taoïsme, faisait l’éloge radical de l’inaction et de la lenteur. Au sortir de son bain, il aimait se laisser  » porter tel un nouveau-né sur la voie du non-agir « . Charles Baudelaire célébrait, lui, la  » féconde paresse « . Et que dire de Proust, atteint d’une paresse endémique ? C’était un nonchalant, un maladif passant sa vie au lit.  » N’allez pas trop vite : cela pourrait faire un slogan proustien, écrit Alain de Botton dans son livre Comment Proust peut changer votre vie. Et l’un des avantages, quand on ne va pas trop vite, c’est que le monde y gagne une chance de devenir plus intéressant.  » C’était, aussi, la philosophie de Jean-Jacques Rousseau qui, dans ses Rêveries du promeneur solitaire, expérimente une vie intime dont les détails échappent aux agités et aux pressés. Les actifs partent à l’assaut du monde, celui qui prend le temps se met à l’écoute de lui-même et de ce qui l’entoure. Plus près de nous, un Milan Kundera estime, dans son livre précisément baptisé La Lenteur, que  » quand les choses passent trop vite, personne ne peut être sûr de rien, de rien du tout, même pas de soi-même « .

 » Il faut distinguer trois niveaux de lenteur dans la littérature, observe Paul Aron, professeur de littérature à l’ULB : la lenteur de l’écriture, la lenteur de la lecture et la lenteur de l’interprétation.  » 1. Certains auteurs, en effet, écrivent lentement, tournant mille fois leur plume avant d’oser noircir la page. Gustave Flaubert est de ces travailleurs torturés, aux inextricables brouillons, poursuivant inlassablement le mot juste. De même que Stéphane Mallarmé, craignant de salir la feuille blanche par une inspiration trop banale.  » Un mouvement littéraire est né au milieu du xixe siècle, en réaction aux £uvres de grande consommation mais très éphémères, tels les romans-feuilletons qui s’épanouissaient à l’époque, souligne Aron. Ce mouvement s’est prolongé tout au long du xxe siècle, faisant l’éloge de la lenteur et rejetant la littérature  »facile » : il est incarné, notamment, par Henri Michaux, auteur de La Ralentie ( » Ralentie, on tâte le pouls des choses ; on y ronfle ; on a tout le temps ; tranquillement, toute la vie. (…) On n’a plus besoin de se serrer. On a tout le temps « ). 2. D’autres écrivains demandent, quant à eux, beaucoup de temps pour être lus. Non pas qu’ils soient nécessairement compliqués, mais parce que leur £uvre est épaisse. Proust est évidemment de ceux-là.  » Quels que soient les mérites de Proust, même un fervent admirateur serait bien en peine de nier l’un de ses défauts : la longueur « , dit de lui Alain de Botton. Le lecteur confronté à des phrases aux constructions serpentines, dont la plus étendue, située dans le cinquième volume de A la recherche du temps perdu, couvrirait près de quatre mètres dans une taille de caractères normale, et s’enroulerait dix-sept fois autour de la base d’une bouteille de vin.  » 3. Il y a, enfin, des auteurs qui se lisent vite mais qui demandent beaucoup de temps à être compris. Soit en raison de la difficulté objective du texte (Mallarmé), soit en raison de la densité du sens (les aphorismes de La Rochefoucauld).

Laissons la conclusion au très contemporain aventurier Sylvain Tesson, auteur du Petit traité sur l’immensité du monde, qui loue  » la discipline, la lenteur et la solitude « , ainsi que  » la satisfaction de ne pas avoir laissé le temps passer en se passant de nous « …

I. Ph.

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