Projet de vie, projet de mort

Le débat sur le suicide assisté renvoie à l’une des plus vieilles peurs de l’humanité : et si la société se débarrassait de ceux qui ne lui sont plus utiles ? Partout, l’allongement de l’espérance de vie et la conscience croissante de risquer de souffrir durablement donnent à certains le désir d’échapper à un acharnement médical qui voudrait prolonger leur existence contre leur gré. Cette même évolution de l’espérance de vie fait surgir la crainte inverse : et si la société, afin de ne pas dépenser trop pour la survie des plus âgés et des plus malades, décidait de choisir qui a le droit de vivre ? D’ores et déjà, ces questions sont réglées empiriquement : des médecins accompagnent les malades qui ne veulent pas souffrir ou décident de ne pas dépenser plus que nécessaire pour des centenaires ayant besoin de soins très coûteux.

Le plus difficile et le plus important est de distinguer l’un de l’autre, le suicide assisté de l’euthanasie. Une société peut et doit organiser la mise en £uvre d’une décision consciente et réfléchie d’un malade qui ne veut pas affronter les conséquences, pour lui et son entourage, d’une maladie incurable et trop douloureuse. Mais elle ne doit pas donner au médecin, qui va expliquer ces conséquences, le pouvoir d’orienter le choix du malade. Une démocratie peut s’accommoder de cette forme suprême de liberté qu’est le suicide. Mais elle est tenue de tout faire pour l’empêcher lorsqu’il est le résultat d’un chagrin provisoire, et ne peut pas décider de qui a le droit de vivre et de qui doit mourir. Or on dérive très vite de l’un à l’autre. Et c’est ce glissement vers l’euthanasie qui rend très difficile d’accepter le suicide assisté.

Pour sortir de ce dilemme, chacun, très consciemment, devrait pouvoir formuler non seulement un projet de vie, mais aussi un projet de mort, sans cesse révisable. Si ce projet est de mourir le plus tard possible, alors la société doit fournir tous les soins disponibles, indépendamment de leur coût, de l’âge du patient et de son état. S’il est de choisir librement son décès le moment venu, alors la société, avec toutes les précautions et procédures requises pour établir qu’il s’agit bien d’un acte de liberté, doit permettre à celui qui en décide ainsi de bénéficier des aides indispensables pour vivre sa mort aussi pleinement que sa vie. l

j@attali.com

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