Le cinéaste Lucas Belvaux signe un premier roman. © Gilles Pensart

Proie consentante

Le Vif

Invité de l’Intime Festival, le cinéaste belge Lucas Belvaux présente en cette rentrée littéraire son premier roman, Les Tourmentés. Un livre aux voix multiples, un film en puissance.

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Les premiers chapitres des Tourmentés glacent d’effroi, nous interrogeant de la sorte: quel avenir a l’humanité si l’un de ses membres accepte de mettre sa vie en jeu pour satisfaire le désir, primaire et animal, d’un autre? En d’autres termes, comment devient-on une proie, car c’est bien de chasse – à l’homme, donc – dont il est question dans ce premier roman signé par le cinéaste Lucas Belvaux. Le gibier consentant s’appelle Skender, un ancien militaire et mercenaire venu des Balkans. Il a conclu un contrat avec «Madame» (on ne connaîtra jamais son nom), signant littéralement là son arrêt de mort. L’hallali sera sonné dans une région forestière de Roumanie, dans le plus grand secret. Le monde n’aura jamais connaissance de la battue.

Il y a une telle puissance dans l’écrit, une grande force par rapport au cinéma.

Skender et Madame se sont rencontrés par l’entremise de Max, un ancien compagnon d’armes du premier. Revenu à la vie civile, il s’est engagé au service de la seconde, jeune veuve au passé douloureux. La vie de ce gibier particulier a un prix: la promesse d’un joli pactole pour mettre à l’abri du besoin la compagne de Skender et ses deux fils. C’est bien la dernière chose que peut faire ce père qui, traumatisé par les combats et devenu SDF, a préféré s’éloigner de sa famille. Dans la perspective de cette ultime course-poursuite, l’homme fatigué pressent le dernier shot d’adrénaline qui lui rappellera ses années de surhomme au front. «Skender manque d’envie de vivre, résume Lucas Belvaux depuis Paris où le Namurois réside. Il manque d’envie d’aimer. Son stress post-traumatique l’empêche d’aimer. La vie normale n’est plus possible pour lui.» Son existence n’aurait ainsi plus aucune valeur à ses yeux. «Le courage n’a rien à voir avec la mort, fait dire Lucas Belvaux à son personnage, il en faut souvent plus pour vivre que pour mourir, plus pour regarder le monde tel qu’il est et accepter les hommes tels qu’ils sont.» Des mots qui parlent de l’ «humanité décalée» des combattants, comme la définit l’auteur, se sentant au-delà de la normalité, la mort possible à tout moment. La guerre est leur ordinaire, le quotidien familial l’exception.

Si ces prémices sont dignes de la plus sombre des dystopies, Lucas Belvaux ne se veut pas aussi pessimiste. Le point de départ du livre, aussi vicieux qu’inimaginable, se dissipe au profit d’un champ plus lumineux, une reprise de contact avec la vie à mesure que Skender, se sachant possiblement condamné, renoue avec le cocon familial duquel il s’était extrait, l’imminence de la mort le poussant à redevenir un père et un compagnon. «Quand je commence à écrire, je pars d’une situation mais je ne sais pas tout de suite où je vais. C’est un faux livre noir. Ça commence comme un roman noir. Puis, peu à peu, les personnages se rendront compte de ce qui leur manque.» Le réalisateur-romancier appose ici l’étiquette du «roman d’apprentissage», de ces histoires dont les héros sont au départ des enfants confrontés aux épreuves de la vie, «sauf qu’ici je pars d’adultes cassés, qui vont s’ouvrir au monde».

© National

Choralité

Car Skender n’est pas le seul «tourmenté», comme l’indique le pluriel du titre. Et le lecteur de l’apprendre au fil des chapitres, tous écrits à la première personne, par des voix différentes. Tous ont la parole. Manière pour Lucas Belvaux de nous faire accéder à leur intimité subjective. «Chaque personnage a son idée, sa version, mais aussi son secret, prévient-il. Le lecteur a accès à ce que les autres personnages n’ont pas. Mais s’il a un coup d’avance sur ceux-ci, il n’en a pas sur la situation.» Ce procédé entretient une tension constante et addictive. Chaque monologue résonne de blessures enfouies, d’incompréhensions face à un être cher qu’on ne reconnaît plus, d’interrogations quant à sa propre condition. Lucas Belvaux connaît la choralité, lui qui faisait se croiser les personnages dans sa trilogie Un couple épatant, Cavale et Après la vie.

Les Tourmentés voit donc le réalisateur devenir romancier pour la première fois, pris par l’envie d’écrire à la sortie du tournage de son film Des hommes. «Il y a une telle puissance dans l’écrit, une grande force par rapport au cinéma. Le lecteur construit ici la moitié du personnage. Auteur et lecteur, chacun fait sa part de travail. La littérature autorise la suggestion. Elle permet une distance là où le cinéma impose un certain réalisme.» De l’exercice solitaire qu’est l’écriture d’un roman, Lucas Belvaux en retire une leçon aussi sur soi: «J’ai dû me faire confiance et accepter que ce que j’écrivais serait lu directement par le lecteur. Au cinéma, il y a beaucoup de couches de travail après l’écriture du scénario. Dans un roman, la phrase doit être juste. Une fois imprimé, il ne se retouche plus.» Le cinéma n’est pourtant pas loin: Les Tourmentés est au départ une idée de film, Lucas Belvaux n’a pas abandonné le projet. Le roman porte en lui les germes d’un suspense haletant et d’une histoire de résilience à la psychologie complexe.

Les Tourmentés, de Lucas Belvaux, éditions Alma, 348 p. Parution le 19 août.

8

Une édition anniversaire

C’est en duo avec le romancier Laurent Mauvignier, dont il a adapté au cinéma le roman Des hommes, que Lucas Belvaux parlera de son livre sur la scène du théâtre de Namur. «C’est un auteur pour lequel j’ai beaucoup d’estime. Je lui ai fait lire la première version du roman.» Lors d’un entretien jalonné de lectures, ils évoqueront les thèmes communs à leurs œuvres. L’Intime Festival mariera aussi littérature et cinéma avec l’avant-première du film d’Annie Ernaux, Les Années Super 8, basé sur les archives intimes de la grande écrivaine. Mais cette dixième édition, anniversaire donc, n’en oublie pas ses fondements, à savoir les grandes lectures. Gustave Flaubert, Ahmet Altan, Joan Didion seront quelques-uns des auteurs lus par Emmanuelle Devos, Yannick Renier ou encore Anne Alvaro. Exemples d’un programme chargé en rencontres, expositions et spectacles, dont Le Journal de Namur, rendez-vous participatif, orchestré par le facétieux Edouard Baer.

Intime Festival, du 19 au 21 août, à Namur.

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