Profession : sauteur

Le meilleur cheval de jumping vit dans le Hainaut. Triple champion du monde, vainqueur olympique, star de pub, Baloubet, à 16 ans, est aussi un reproducteur hors pair

Evidemment, il ne sait pas ce qu’il vaut. Il ignore que l’infime effort qu’il consent, en levant les antérieurs et la croupe (et ça semble si facile, pour lui, d’enjamber 2 mètres), fait pleuvoir de l’or. Chaque année, il accroît ainsi la fortune de son propriétaire (Diogo Pereira Coutinho, un Portugais de 80 ans) et de ses cavaliers attitrés, les Pessoa père et fils, couple brésilien mais belge d’adoption, régnant sur le jumping international depuis près d’un demi-siècle… Pour l’heure (midi), il se contente de mâchouiller quatre kilos de carottes en coulant, de ses bons yeux marron, des regards confiants sur le balai des grooms qui, de l’autre côté du box, rassemblent une fois de plus ses bagages (pharmacie, enrênements de compétition, chabraques matelassées, jolies jambières roulées comme des chaussettes). C’est un gentil cheval, qui ne mord pas. C’est surtout le meilleur sauteur d’obstacles du monde. Dans quelques minutes, il embarquera dans le van qui le mènera concourir en Allemagne, à Stuttgart. Une routine : rien qu’en 2004, il avait enchaîné Zurich, Bordeaux, Paris, Göteborg, Hambourg, Wiesbaden, Aix, Genève, Calgary et de nombreuses villes d’Arabie saoudite et des Etats-Unis. Pour survoler oxers, murs et rivières, la queue en panache, avec tranquillité, presque nonchalance, et rafler tous les prix. Détenteur, trois fois de suite, de la Coupe du monde – en 1998, 1999 et 2000 -, puis médaille d’or aux JO d’Athènes, en 2004 : jamais solipède n’avait exhibé un tel palmarès. Pas même le légendaire Milton d’Oxford, ni son rival français Jappeloup de Luze, un grand braque noir qui subjugua le public, dans les années 1980, avant d’être terrassé par une crise cardiaque…

Son nom ? Baloubet du Rouet, par (comme on dit dans le jargon hippique) Mésange du Rouet (sa jument de mère) et Galoubet A (son père étalon). Lieu de résidence : le Haras de Ligny, près de Fleurus (Hainaut), non loin de ces plaines où Napoléon gagna sa dernière bataille, deux jours avant Waterloo. Renommée : quasi universelle, puisque son image ne cesse d’illustrer des campagnes publicitaires de luxe, comme celles pour les montres Rolex. L’histoire de ce selle français débute cependant en 1989, en Normandie. Des mois à galoper dans les bocages, jusqu’à ce qu’un acheteur tombe sous le charme de cet alezan de 3 ans plutôt chaud, ni particulièrement beau ni prometteur, mais doté d’une force exceptionnelle. Diogo Pereira Coutinho, qui n’est pas cavalier mais simple amateur de bêtes fameuses, réalise vite que sa nouvelle acquisition, entière et fougueuse, donne du fil à retordre à ses coachs. Il confie donc l’animal à son ami de longue date, Nelson Pessoa : aussi célèbre dans sa discipline que Pelé en football, le cavalier brésilien a implanté à Ligny un centre d’entraînement de pointe, que ne fréquentent que les meilleures lignées d’équidés. Baloubet ne quittera pas l’écurie durant un an.  » Il y subit une sorte de réforma- toire , explique Pessoa avec, toujours, son drôle de parler carioca. Mais on n’a jamais cherché à le casser pour le dominer.  » L’année de ses 6 ans, le rebelle quitte son purgatoire. Son premier concours le mène en France. Il faut une demi-heure au  » sorcier  » brésilien, qui en a pourtant soumis de plus coriaces, pour monter sur le dos d’un Baloubet paniqué, rendu fou par le flottement des drapeaux sur la piste. Le crack s’élance dans son style à lui, un peu trop puissant, plein de désordre et d’impétuosité. Une photo de l’époque le montre bien : le jeune étalon saute trop haut, 70 centimètres au-dessus des barres, une peine inutile mais révélatrice du phénomène qu’il deviendra bientôt. A 8 ans, il aborde des épreuves de grand. A 9 ans, il les domine toutes : Helsinki, Göteborg, Las Vegas lui offrent la Coupe du monde. Avant une contre-performance aux JO de Sydney, en 2000 : à la fin du parcours final, il trébuche dans une combinaison d’obstacles difficiles. S’est-il fait peur ? Ou mal ? Ou les deux ? Le champion pile.

Un passage à vide, une période de doute, puis la confiance revient. Monté désormais par Rodrigo Pessoa, le fils de Nelson, Baloubet vole de victoire en victoire. Quatre ans plus tard, aux JO d’Athènes, c’est l’or, en individuel. Depuis, il remporte tout, ou presque. Après des épreuves récemment gagnées à Las Vegas et à Hanovre, il vient de battre, début novembre, les meilleurs cavaliers du moment au Grand Prix de Bruxelles (récompense : 325 000 euros et une Audi A6 Avant). Après une décennie de compétition, âgé de 16 ans, alors que la majorité des sauteurs déclinent, lui explose. Ses atouts ? Une formidable impulsion, mariée à la vitesse, la taille de foulée, la capacité de  » tourner court  » après les barres. Une fougue qu’il développe en largeur, plutôt qu’en hauteur : il passe de très, très gros obstacles, de tout près. Ce cheval fétiche, charismatique, que tout cavalier rêverait de posséder et que  » n’importe quel chauffeur de taxi du Brésil connaît  » – au moins de nom, par la grâce du couple qu’il forme avec ses entraîneurs -, peut encore tenir deux ans au sommet.

Après, il lui restera toujours son deuxième métier. Une fois par mois, Baloubet se prête volontiers à un don de sperme, d’une qualité, paraît-il, incomparable. Pas au Haras de Ligny, pour éviter que cette activité  » l’électrise trop « , mais dans la station de collecte Linalux, à Ciney. Ses paillettes congelées sont commercialisées dans le monde entier (environ 3 000 euros l’unité) et servent, chaque année, à inséminer près de 300 juments. Un éleveur bruxellois vient de passer commande pour 1 000 doses… Aujourd’hui, Baloubet compte quelque 500 descendants prometteurs.  » On peut imaginer que ce géniteur à la santé magnifique reste viril jusqu’à ses 25 ans « , estime Pessoa père. Le calcul est vite fait. Un étalon reproducteur a une valeur réelle, même si celle de Baloubet reste  » inestimable « . Assuré pour 3 millions d’euros, il n’est toutefois pas à vendre.  » Il y a cinq ans, son propriétaire a reçu une offre de 6 millions d’euros. Refusés « , lâche le cavalier. Qui reste le seul, avec son fils et deux entraîneurs occasionnels, à enfourcher la star. Un dada pareil ne passera jamais entre d’autres mains. Est-ce que Schumacher prête sa Ferrari ? Valérie Colin

Valérie Colin

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content