Printemps sanglant

Le salut viendra de la mer. Mais d’abord, c’est l’enfer qui se déchaîne depuis les airs. Des bombardements aériens toujours plus intenses, plus dévastateurs. Neuf mille Belges y laissent la vie. Les autres s’accrochent et se terrent, stoïques.

Le signe ne trompe pas. La machine de guerre alliée est montée en puissance. Son aviation noie sous une pluie de bombes les moyens de communication en territoire occupé. Voies ferrées, gares de formation, dépôts de locomotives sont à pulvériser. Les bombardiers anglais et américains s’acharnent. Sans toujours faire dans la dentelle.

Sale besogne. Les Belges l’endurent, nuit et jour. Avril et mai 1944 sont sanglants. Courtrai, bombardée le dimanche de Pâques, déplore 619 morts. Malines enregistre 171 tués. Charleroi aligne 397 victimes. Tournai, Liège, Namur, La Louvière, Louvain, les régions d’Anvers, de Gand et de Bruxelles, paient aussi un lourd tribut.

Le 20 avril, c’est au tour de Limal, Limelette et Ottignies à subir un déluge de feu. Il précipite en enfer ce coin de terre brabançonne durant 22 minutes. Laisse derrière lui 2 200 cratères de bombes et surtout 82 tués, femmes, enfants, vieillards, bébés. Paula Strens a survécu au déchaînement de violence. Elle a alors 18 ans. Comment oublier, septante ans plus tard ?  » Il était environ 23 heures, j’étais au lit, quand mon père a crié :  » Vite, à la cave ! « . En passant sur le palier, j’ai aperçu dans le ciel des lanternes éclairantes suspendues à des parachutes.  » A peine le temps de réaliser que ces repères lumineux, que le vent déporte de l’objectif militaire, la gare d’Ottignies, vont baliser un carnage.

 » Mes parents, mon petit frère et moi étions accroupis dans la cave, occupés à dire nos prières tout haut pendant le bombardement. Seule ma grand-mère, agrippée à un pilier parce qu’elle ne savait plus se baisser, insultait et maudissait les aviateurs.  » Sont-ils alliés ou allemands ? Peu importe alors qui sème ainsi la mort et la désolation :  » Le bruit était assourdissant, tout résonnait dans la cave. J’avais terriblement peur d’être ensevelie, comme lors d’un tremblement de terre « , raconte Paula.

La haine des Allemands et les collabos est plus forte que tout

Retour au calme. Prudente remontée à la surface. Et la confrontation brutale avec la mort, la vue de ces cadavres que l’on amène dans le café familial dévasté.  » Parmi les victimes, j’ai reconnu deux filles de mon âge, que je connaissais. L’une était morte étouffée dans les bras de sa maman qui portait des bigoudis sur la tête.  » Les alliés ont eu la main terriblement lourde, cette nuit-là. Leur en vouloir ? Paula marque une légère hésitation.  » Un peu, quand même. Mais surtout, on n’aimait pas les Allemands.  »

Ceux-là doivent déchanter. L’occupant cherche à tirer parti de telles  » bavures  » pour monter la population contre ses futurs libérateurs. Ses actualités filmées s’attardent complaisamment sur les cercueils portés en terre. En vain.

Les Belges, stoïques, s’accrochent sous les tapis de bombes. Ils évacuent les enfants à la campagne et font le gros dos. La haine envers les Allemands et leurs acolytes, les collabos, est plus forte que tout.  » Rien ne changea. Les sentiments du peuple ne subirent pas plus de modifications que ne peut subir une statue de bronze. L’anglophilie continuait à aller de pair avec des sentiments anti-allemands croissants « , témoigne Pierre d’Ydewalle, ex-chef de cabinet du Premier ministre Pierlot, qui est resté au pays.

L’occupant est forcé de l’admettre. Un rapport de sa police, daté de mai 1944, livre le pouls de la population :  » On entend souvent désapprouver la cruauté des méthodes ennemies. L’on ne peut toutefois parler d’une évolution sensible de l’opinion en faveur de l’Allemagne. On est plutôt d’avis que l’occupation du pays par les Allemands est la source de tous les maux.  »

Les Belges plient mais ne rompent pas

De fait, les Belges touchent le fond. Leur quotidien, au printemps 1944, est devenu épouvantable.  » Les derniers mois de l’Occupation furent les plus terribles de toute la guerre. Le pays fut torturé à mort. La misère matérielle et morale atteignait des dimensions inimaginables « , rapporte Pierre d’Ydewalle.

Plus de charbon disponible, la livraison de gaz est interrompue, le bois introuvable, il faut brûler des meubles pour se chauffer. Les files s’allongent aux portes des bureaux de ravitaillement, le kilo de pommes de terre est à 20 francs, la panière de la ménagère reste désespérément vide. L’élémentaire n’est plus assuré : dans les villes, les immondices s’amoncellent, l’essence vient à manquer pour faire rouler les corbillards…

Le pays remonte dans le temps.  » On voyage comme au Moyen Age « , observent les deux journalistes bruxellois Paul Delandsheere et Alphonse Ooms. La menace qui plane en permanence au-dessus des têtes vide les gares.  » La plupart des gens n’osent plus monter dans les rares trains qui circulent encore, de crainte d’y être mitraillés.  » Place au système D : l’auto-stop, l’embarquement dans des camions de marchandises que l’on hèle au bord de la route.

Ces frappes aériennes si peu chirurgicales occasionnent de terribles dégâts collatéraux sur un territoire aussi densément peuplé. Pierre d’Ydewalle, alors responsable provincial à la Croix-Rouge, en est le témoin oculaire.  » J’ai pu constater plus d’une fois l’horreur de ce que ces attaques aériennes avaient causé : morts, blessés, mutilations… et les souffrances indescriptibles des parents survivants.  »

Les Belges paient au prix fort leur prochaine libération. Historien à l’Ecole royale militaire, Luc De Vos estime que 9 000 civils périssent lors des raids aériens en prélude au Débarquement. Macabre bilan : supérieur aux 6 552 civils tués durant l’invasion allemande de mai 1940, équivalent à l’ensemble des pertes civiles subies par la Belgique durant toute la Première Guerre mondiale…

Les nerfs sont mis à rude épreuve. Raymond Lejeune en est le témoin, dans son village, Limbourg :  » La fatigue et l’énervement commencent à avoir des effets négatifs sur la santé de certaines personnes. Ma mère ne supporte plus ces nuits agitées. Mon père a aménagé des couchettes de fortune dans la cave.  »

Les Belges plient, mais ne rompent pas.  » A Bruxelles, l’attitude de la population a été en général d’une dignité et d’une résignation exemplaire « , signale Paul Struye. Mais à la longue, l’imprécision des raids que l’on attribue à la désinvolture des aviateurs alliés, enfle la grogne :  » Il n’est pas douteux que les sympathies ferventes dont jouissaient dans la population les Anglo-Saxons ont été singulièrement refroidies.  »

Les alliés jouent avec le feu, estime l’historien Jacques de Launay, qui est alors résistant :  » Grâce au cloisonnement des lieux et des nouvelles, la réaction anti-alliée ne dépassa guère un rayon de trente kilomètres autour des villes sinistrées. Dieu seul sait ce qui serait advenu si tous les Belges avaient réagi, en bloc, à ces bombardements inconsidérés.  »

Si l’on maudit les aviateurs alliés, c’est en silence. Pour ne pas offrir ce plaisir à l’occupant. Une prière improvisée fait un tabac :  » Libérez-nous de nos protecteurs et protégez-nous contre nos libérateurs.  »

Le plus haut dignitaire catholique de Belgique ne peut plus se taire. Mi-mai 1944, le cardinal Van Roey, archevêque de Malines, s’insurge publiquement contre ces attaques aériennes qui  » font couler des torrents de sang et causent des dégâts inouïs « . La lettre pastorale du prélat, lue dans toutes les églises du pays le 21 mai, est diversement appréciée. Car la propagande allemande en fait ses choux gras.

Les malheurs qui s’abattent sur la Belgique font des vagues jusqu’à Londres, où siège le gouvernement belge en exil. 17 mai : le Conseil des ministres prend connaissance d’un télégramme adressé par le chef des troupes secrètes en Belgique sur  » la disproportion entre les dommages et les victimes causés par les bombardements de la Belgique, et les résultats militaires recherchés « .

Impossible de rester sourd à ces appels de détresse.  » Ne rien dire serait approuver toute la politique suivie jusqu’à présent en matière de bombardement de notre pays « , souligne Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères. Hubert Pierlot, Premier ministre, pense plus loin :  » Ces bombardements faits sans discrimination pourraient avoir des conséquences politiques regrettables au lendemain de la guerre.  » Dilemme. Comment éviter de désavouer les alliés, sans faire le jeu de l’occupant. Les ministres optent pour une démarche discrète.

Premier juin, Churchill reçoit Pierlot et Spaak. Le Premier britannique écoute leurs doléances, assure que les alliés ne sont pas insensibles aux drames… Mais le  » vieux lion  » fulmine intérieurement. Cette démarche ministérielle, il la juge  » impromptue à quelques jours d’un débarquement décisif « , note l’historien Thierry Grosbois (UCL). Ces ministres belges avec leurs états d’âmes, tombent décidément très mal. Comment pourraient-ils le savoir ?

Mémoires T. II 1940-1945, par Pierre d’Ydewalle, éd. Racine.

La Belgique et la Seconde Guerre mondiale, par Luc De Vos, éd. Racine.

La Belgique sous l’occupation allemande (1940-1944), par Paul Struye, éd. Complexe – Ceges.

La Belgique à l’heure allemande, par Jacques de Launay, éd. Paul Legrain

Par Pierre Havaux

Une prière fait fureur :  » Libérez-nous de nos protecteurs et protégez-nous contre nos libérateurs  »

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