L'attentat du 7 avril, qui a fait deux morts, a frappé le centre de Tel-Aviv, la ville touristique par excellence d'Israël. © getty images

Pourquoi un tel regain d’ attentats?

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Quatre attaques terroristes en trois semaines, au sud, au nord et à Tel-Aviv: difficile de croire à une coïncidence. Quoique… Des facteurs circonstanciels et structurels expliquent cette poussée de violences qui risquent de durer.

Quatre morts à Beersheva, dans le sud du pays, le 22 mars ; deux à Hadera, dans le nord, dans la nuit du 27 au 28 mars ; cinq nouveaux tués le lendemain à Bnei Brak, à proximité de Tel-Aviv ; et deux autres le 7 avril au centre de la ville balnéaire: Israël connaît sa plus meurtrière vague d’attentats depuis 2017. Le premier d’entre eux a été commis par un enseignant dont les liens avec l’Etat islamique avaient été soupçonnés en 2016, et le deuxième a été revendiqué par cette même organisation. Le spectre de l’implantation d’une filiale puissante de Daech dans les territoires palestiniens plane donc sur ces violences. Qu’en est-il réellement? Analyse avec Didier Leroy, chercheur à l’Institut royal supérieur de défense.

La coalition Bennett-Lapid n’a pas fait grand-chose de différent en matière de gouvernance comparé aux gouvernements de Benjamin Netanyahou.

Le fil conducteur de ces attaques répétées en trois semaines est-il l’Etat islamique?

Probablement pas. Des facteurs internes et externes se conjuguent, de manière assez rare, pour expliquer ces attaques. Au rang des premiers, figure un élément local. Il apparaît à travers la provenance de certains assaillants, Jénine en Cisjordanie occupée et, de l’autre côté du mur de séparation, Umm al-Fahm en Israël. On est dans un contexte de commémoration de ce qui s’est passé début avril 2002. Du point de vue israélien, c’est l’opération Rempart déclenchée dans le contexte de la seconde Intifada. De celui des Palestiniens, c’est le massacre de Jénine, qui avait fait deux cents morts issus de différentes factions, le Jihad islamique, dont Jénine est la place forte, le Hamas, et une des branches armées du Fatah, les Brigades des martyrs d’al-Aqsa. Human Rights Watch avait parlé à l’époque de crimes de guerre. La commémoration a donné lieu à des heurts très locaux. Ceux-ci ont probablement provoqué certaines des attaques qui ont frappé Israël ces dernières semaines. Mais le simple fait que l’une d’elles a été revendiquée par l’Etat islamique a provoqué un effet d’attraction. Est-ce la grande percée de Daech dans le contexte palestinien? Probablement pas.

L’implantation de l’Etat islamique dans la population palestinienne est-elle exagérée?

Historiquement, Daech est resté un phénomène extrêmement circonscrit à la zone irako-syrienne et faible à l’échelle des territoires palestiniens. Bien sûr, des individus se sont ralliés à cette bannière-là. Les noms de deux des assaillants des attaques de ces dernières semaines ont été évoqués dans le cadre d’enquêtes antérieures sur Daech puisqu’ils avaient voulu transiter par la Turquie pour rejoindre la Syrie. C’est ce qui a permis à l’organe de communication résiduel de l’Etat islamique de « récupérer » certaines de ces attaques à son compte. Mais au vu de la diversité des profils, des affiliations miliciennes et des régions de provenance des assaillants, on ne peut pas en conclure que l’ombre de l’Etat islamique plane de manière dominante sur ces attaques. On a plutôt des initiatives sans doute individuelles, qui ont lieu dans un contexte où convergent différents facteurs de frustration. Outre la commémoration des événements de Jénine il y a vingt ans, il y a, deuxième facteur interne, la proximité avec le premier anniversaire, le 13 juin, du gouvernement bicéphale Naftali Bennett – Yaïr Lapid. Montage hétéroclite plutôt centriste, il avait apporté une bouffée d’optimisme puisqu’il rompait avec les équipes associant la droite et l’extrême droite. Mais en matière de gouvernance, il n’a pas fait grand-chose de différent comparé aux gouvernements de Benjamin Netanyahou.

Vous avez aussi évoqué des facteurs externes. Quels sont-ils?

Les Accords d’Abraham signés entre Israël et certains pays arabes en septembre et décembre 2020. Les Emirats arabes unis, le Bahreïn et le Maroc n’ont cessé de confirmer la normalisation de leurs relations avec Israël. Le sommet du Néguev, qui s’est tenu le 28 mars au niveau des ministres des Affaires étrangères à Sde Boker, dans le lieu où est enterré David Ben Gourion (NDLR: fondateur de l’Etat d’Israël), est symboliquement et historiquement chargé.

Le « lâchage » des Palestiniens par ces pays arabes et le désintérêt croissant de la communauté internationale pour la question palestinienne jouent-ils un rôle important dans la colère des Palestiniens?

Il y a certainement là matière à souffler sur les braises de la colère puisque c’est un tournant historique. L’unité arabe a volé en éclats à travers la signature de ces Accords d’ Abraham. Auparavant et pendant des décennies, les Etats membres de la Ligue arabe conditionnaient toute normalisation avec Israël à la résolution de la question israélo-palestinienne. D’autres dossiers ont progressivement éclipsé la cause palestinienne, la menace iranienne pour le Bahreïn et les Emirats arabes unis, la rivalité avec l’Algérie et la « marocanité » du Sahara occidental pour le Maroc. Ce qui, évidemment, décuple la frustration dans les régions les plus pauvres des territoires palestiniens. Cela a permis aux acteurs politico-militaires palestiniens de se replacer sur la carte parce que, dans le contexte post-printemps arabe, ils avaient été les grands perdants de l’issue des soulèvements populaires, certainement après la chute du président Mohamed Morsi en Egypte. On a là un levier pour, à nouveau, souffler sur les braises de la colère populaire contre le projet sioniste. Sur tous ces facteurs de déstabilisation, vient encore se greffer le hasard du calendrier des fêtes religieuses, entre le ramadan côté musulman, la fête de Pessa’h commémorant l’exode d’Egypte pour les juifs, et la Pâques à la fois catholique et orthodoxe. Dans cette deuxième moitié du mois d’avril, le contexte est excessivement explosif.

Le gouvernement de Naftali Bennett est affaibli par la série d'attentats et par la défection d'une députée à la Knesset.
Le gouvernement de Naftali Bennett est affaibli par la série d’attentats et par la défection d’une députée à la Knesset.© belga image

L’ Autorité palestinienne se révèle-t-elle impuissante face à ces actes terroristes?

L’ Autorité palestinienne, incarnée par Mahmoud Abbas, est véritablement moribonde et a de moins en moins de légitimité au sein des populations palestiniennes. C’était déjà très clair depuis 2006 dans la bande de Gaza. Cela l’est de plus en plus en Cisjordanie où le Hamas en tant qu’acteur tactique mais aussi le Jihad islamique, davantage en tant qu’acteur milicien exclusif, bénéficient d’un soutien populaire croissant. Etant donné que les perspectives d’avenir ne cessent de se réduire sur le plan économique, des libertés…, la jeunesse se sent privée d’options et n’a donc d’autre choix, dans un sens, que de tenter le tout pour le tout, même si l’équilibre des forces sur le terrain est excessivement à leur désavantage face à une armée israélienne de plus en plus sophistiquée. Ce contexte ne peut que continuer à produire des vagues de violences, voire des conflits de grande intensité dans les années à venir. Ce n’est qu’une question de temps, malheureusement.

On se retrouve à une époque du conflit où certains des assaillants sont arabes israéliens, les victimes sont en partie arabes israéliennes et les secouristes sont partiellement arabes israéliens.

Ces attaques peuvent-elles opérer un changement dans la politique du gouvernement israélien ou la continuité va-t-elle prévaloir?

J’ai l’impression que les dés sont déjà jetés. Une des figures clés du Parlement (NDLR: la cheffe de la coalition à la Knesset, Idit Silman, membre du parti Yamina) a quitté la coalition, ce qui prive le gouvernement de majorité. Cela marque déjà un peu la fin de Naftali Bennett comme Premier ministre. On s’attend à voir son partenaire Yaïr Lapid monter au créneau et essayer de manoeuvrer de manière un peu désespérée pour rassurer les factions les plus à droite de la coalition hétéroclite. On se rend compte à nouveau que la population israélienne est de plus en plus à droite, que le poids des ultraorthodoxes est de plus en plus important et que les forces de gauche, déjà en déliquescence, sont en passe de fondre comme neige au soleil. Cela laisse également présager un retour en force de Benjamin Netanyahou à court ou moyen terme.

Le poids des islamistes est-il de plus en plus important sur l’échiquier politique palestinien?

Le paysage politique palestinien est aussi très tranché. Mahmoud Abbas a bien condamné les attaques de ces dernières semaines. Les députés arabes israéliens de la Knesset aussi, tout en rappelant les faits de violences qui ont régulièrement lieu dans l’autre sens. Et pour ne pas être susceptibles d’être mis dans le même panier que ces acteurs qui sont vus comme « mous » et « corrompus » par la population palestinienne, le Hamas les a applaudies. Je ne sais pas si c’est intentionnel mais certains observateurs l’ont déjà mis en lumière, il est intéressant de retracer l’enchaînement des réactions aux attentats. Une attaque a lieu. Plusieurs jours s’écoulent avant que le Hamas ou le Jihad islamique l’applaudisse. Par extension, le Hezbollah libanais, pourtant chiite mais résolument anti-israélien, se félicite à son tour. Ensuite, l’Etat islamique la revendique. Le simple fait de récupérer l’action met le Hamas dans une situation de porte-à-faux. Envers sa base partisane, il est cohérent. Il se prémunit d’être « sali » pour avoir tenu le même discours que l’ Autorité palestinienne. Mais en attendant, il s’est aligné sur un acteur qui ne se prive pas de l’insulter. L’Etat islamique vomit des acteurs comme les Frères musulmans et le Hamas. C’est très complexe. Et pour ajouter une couche de complexité, on se retrouve à une époque du conflit israélo-palestinien où certains des assaillants sont arabes israéliens, les victimes sont en partie arabes israéliennes et les secouristes sont partiellement arabes israéliens. On voit bien à quel point la situation n’est pas si binaire qu’on veut le faire croire.

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