Pourquoi les enfants font la loi

« Les parents ne font plus leur boulot », disent les enseignants. Faux, répond la Fondation Françoise Dolto, au terme d’une étude sur le sujet. Les familles sont prêtes à tout pour le bonheur de l’enfant. Au risque, parfois, d’en oublier de l’éduquer?

« Les enfants grandissent trop vite. » « On a moins d’influence que nos parents. » « On veut faire autrement qu’eux. » Voilà ce que des familles racontent quand on leur demande si elles « démissionnent ». Réalisée sur la base de groupes de discussion et d’interviews en profondeur, l’enquête qualitative menée, à Bruxelles, par l’institut TNS Dimarso a ainsi tenté de répondre à la question posée lors du récent colloque organisé par la Fondation Françoise Dolto: « Quels repères pour grandir aujourd’hui? »

« On veut un enfant et on se retrouve parent. » Tout se passe comme si les familles avaient oublié ce que veut dire « être parent ». Les jeunes couples demandent à l’enfant de contribuer à leur épanouissement d’adultes. Ils y voient l’occasion d’une nouvelle rencontre, d’une proximité affective, d’une certaine complicité… Mais, avant la naissance, ils ont rarement imaginé qu’ils devraient endosser du même coup le rôle parfois ingrat de l’éducateur, qui tranche, qui pose des limites.

Le désir d’enfant serait-il égocentrique? Non, les jeunes parents veulent le meilleur pour leur rejeton. « Ils ne sont pas démissionnaires. Ils investissent, au contraire, sans limite, observe le psychologue Philippe Béague, de la Fondation Françoise Dolto. Pour l’épanouissement de l’enfant, ils vont lui faire réaliser 36 000 choses. » Ils vont surtout se mettre à son écoute. La moindre difficulté va impliquer une questionnement, occasionner la consultation d’un psy. Mais « le surinvestissement dans l’écoute conduit à une perte de repères », remarque Bernard Petre, de TNS Dimarso. Si l’enfant n’a pas de bons résultats scolaires, on ne va plus s’interroger sur son manque d’étude, mais on va d’abord se demander si l’école lui convient. Autrefois, les limites entre le bien et le mal étaient définies par l’autorité parentale. Certes, de façon parfois un peu caricaturale. Mais, aujourd’hui, c’est l’enfant qui, dans certains cas, pose lui-même les repères. « On lui demande en quelque sorte comment il veut être éduqué », s’étonne Béague. L’adolescent dira, par exemple: « Ce n’est pas mal de fumer un joint, c’est différent. » Pour le parent, il est plus difficile de dire: « Tu n’as pas le droit d’être différent. »

Mais comment en est-on arrivé là? Pour Petre, le  » glissement évident des valeurs dites masculines vers des valeurs féminines » montre ses limites. Le souci d’épanouissement, le bien-être, les qualités relationnelles (respect de l’autre, politesse, tolérance, etc.) auraient détrôné la performance individuelle, l’affirmation de soi et la réussite matérielle.

« Le monde est menaçant », disent souvent les familles. La société est ressentie comme dangereuse, trop violente pour l’enfant. L’avenir paraît tout aussi difficile. En réaction, les parents ont tendance à se replier sur le cocon familial. Comme ils culpabilisent, en outre, de ne pas être assez disponibles, particulièrement les mères qui travaillent à l’extérieur, ils vont garder l’enfant à leurs côtés plus tard le soir, au risque de le priver des heures de sommeil dont il a besoin.  » Mais on ne veut surtout pas le frustrer », remarque encore le psy de la Fondation Françoise Dolto. Le père ne veut plus jouer le rôle de gendarme, qui était celui de son propre géniteur, hausser le ton quand le bulletin n’est pas bon. Il veut partager de bons moments avec son fils, l’emmener le week-end au foot… Mais, s’il en limite sa contribution aux seules activités exceptionnelles, le père se met un peu hors jeu, déléguant la transmission de valeurs masculines à la crèche, à l’école, voire aux mouvements de jeunesse.

Or l’estompement de règles dans la famille serait source de désarroi. « Les jeunes parents veulent le bonheur de leur enfant, tout en cherchant à être aimés de lui, ajoute Béague. Parfois, c’est le court-circuit. » Ils souffrent de ne pas être à la hauteur du parent idéalisé: évaluer si son enfant est heureux, c’est plus difficile que de constater la réussite scolaire! Les parents en viennent à oublier les règles élémentaires de l’éducation. Mais on ne pourrait pas faire l’économie de frustrations qui sont nécessaires pour grandir. En outre, il n’y aurait pas de contradiction entre amour et autorité. Comme le disait Françoise Dolto, l’enfant doit rester « à la périphérie du couple », à sa place. Si c’est une « personne », dont l’avis a son importance, il n’a pas pour autant à imposer sa loi aux « grandes personnes ».

Dorothée Klein

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