Pourfendeuse du capitalisme

Adolescente, la Canadienne Naomi Klein ne jurait que par les marques. Vingt ans plus tard, elle est au cour du combat contre la globalisation. Une pasionaria anticapitaliste ? Plutôt une militante qui veut transformer les consommateurs en citoyens.

Comme beaucoup d’enfants de la génération hippie, Naomi Klein a pris, enfant, le contre-pied des opinions politiques de ses parents, farouches opposants de la société de consommation. Assise dans le fond de la voiture familiale, elle voyait défiler les enseignes : McDonald’s, Texaco, Burger King, Shell… Les marques, c’était son obsession, jusqu’à coudre de petits alligators sur ses tee-shirts pour qu’ils ressemblent aux Lacoste, rapporte Katharina Viner, du quotidien britannique The Guardian. Sa mère, Bonnie Klein, est une cinéaste féministe. En 1980, elle réalise un film dénonçant la pornographie, Not a Love Story. Encensée par les uns, Bonnie est vilipendée par les autres : le magazine Hustler lui décerne le délicat prix  » asshole  » (trou du c…) du mois, avec photo de son visage sur le derrière d’un âne. A l’école, les oreilles de Naomi sifflent. Elle vit mal le militantisme de sa mère. Non, la politique, ce n’est pas son truc.

Mais le lèche-vitrines, ça lasse et ça limite un peu l’horizon. D’autres mondes s’ouvrent à elle. Elle est sur le point de commencer des études d’anglais et de philosophie à l’université de Toronto, quand sa mère est victime d’une attaque cardiaque, à l’âge de 46 ans. Elle la soigne pendant un an. Un vrai passage à l’âge adulte. Le 6 décembre 1989, le virus de la politique la rattrape. Ce jour-là, un type armé pénètre dans l’Ecole polytechnique de Montréal ; il sépare les hommes des femmes. Il hurle :  » Vous n’êtes qu’une bande de foutues féministes !  » et ouvre le feu. Bilan : 13 étudiantes et une secrétaire tuées.  » C’était un crime contre les femmes, un moment cataclysmique, qui nous a considérablement politisées, se souvient-elle. Je me suis évidemment affirmée comme féministe ensuite.  » A l’université, Naomi Klein milite en faveur de la représentation des femmes dans les médias. En retour, elle reçoit des menaces de viol. Elle comprend alors ce que vivait sa mère.

Cette jeune juive d’apparence timide apprend à résister aux attaques les plus veules. Durant l’Intifada, elle écrit un article dans le journal étudiant. Extrait :  » Israël doit mettre un terme à l’occupation non seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour son propre peuple, spécialement ses femmes « . Résultat : des menaces d’attentats à la bombe atterrissent au journal. Le syndicat des étudiants juifs, des sionistes purs et durs, convoque une réunion pour étudier les suites à donner à l’article. Naomi s’y rend incognito. La femme assise à côté d’elle prend la parole :  » Si je croise cette Naomi Klein, je la tue !  » Klein bondit :  » Je m’appelle Naomi Klein, c’est moi l’auteur de l’article et je suis aussi juive que chacun d’entre vous « , assène-t-elle. Grand silence. Chacun se regarde, éberlué.  » J’avais 19 ans et cela m’a rendue plus forte,  » se remémore-t-elle aujourd’hui.

Elle interrompt ses études pour devenir stagiaire dans un quotidien de Toronto, qu’elle quitte ensuite pour éditer un média alternatif. Militante oui, mais d’abord journaliste : elle déteste les foules et se déclare physiquement incapable de crier des slogans.  » C’est une intello aux convictions fortes et au discours toujours très argumenté « , résume Jade Lingaard, journaliste pour le site d’information Mediapart. Quand elle retourne à l’université en 1995, elle découvre une nouvelle génération de jeunes gens persuadés que les entreprises sont plus puissantes que les gouvernements, et qu’il faut donc aller où se trouve le pouvoir. S’adapter plutôt que combattre, en somme. Elle, c’est l’inverse.  » Il m’a semblé évident que, s’il devait y avoir un avenir pour la gauche, ce serait dans le mouvement contre les multinationales « , souligne-t-elle.

A 30 ans, elle publie No Logo, devenu la bible de l’altermondialisme. Les logos, c’est un langage international.  » La plupart des 6 milliards d’êtres humains peuvent reconnaître ceux de McDonald’s ou de Coca-Cola. Nous sommes unis par ce qu’on nous vend.  » Elle dit  » unis « , mais elle pense  » asservis « . Les conservateurs comme Alan Greenspan, ancien patron de la Réserve fédérale américaine, voient en elle une idéologue qui veut imposer une  » structure socialiste « . Klein persiste : la globalisation a nui aux plus pauvres. Elle rapporte que Nike a payé davantage le joueur de basket Michael Jordan en 1992 pour revêtir ses maillots siglés que l’ensemble des 30 000 ouvriers indonésiens pour les confectionner. Elle s’en prend aussi à la colonisation de nos esprits. Quand le même Nike lance une pub avec Tiger Woods disant :  » Il existe encore aux Etats-Unis des terrains de golf où je ne peux pas jouer à cause de la couleur de ma peau « , elle se révolte :  » C’est de l’antiracisme sans la politique. Cinquante ans de combats pour les droits civils réduits à un slogan lisse. « 

Un bon signe, selon elle : le mot capitalisme fait son come-back. Tout le monde en parle aujourd’hui, pour le discuter ou le pourfendre. Le mot s’était fait invisible, tandis que son contraire, l’anticapitalisme, était devenu ringard.  » Je suis optimiste et je ne m’inquiète pas trop du rythme du changement « , dit-elle à ceux qui regrettent le manque de vision et de leaders dans le mouvement altermondialiste. L’objectif, pour elle, est de redécouvrir nos identités comme citoyens, et pas seulement comme consommateurs. Huit ans après No Logo, son dernier livre, La Stratégie du choc, analyse le lien entre catastrophes, guerres et mégaprofits (voir page 48). Une nouvelle charge contre un système qu’elle veut contribuer, à tout le moins, à amender.

François Janne d’Othée

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