Pour la joie de dépasser ses limites

Le sport contemporain, au contraire de l’ antique, répond à une seule motivation : le dépassement des limites. Cette tendance s’inscrit à merveille dans la société moderne, grisée par la notion d’infini

Isabelle Queval, S’accomplir ou se dépasser, Essai sur le sport contemporain, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2004.

Ce n’est plus un sourire, c’est une nique aux défis. Quand Michael Schumacher, sur la plus haute marche du podium, s’offre aux acclamations du public, bras au ciel, poing serré et regard enivré, son visage radieux n’exprime déjà plus la joie de la victoire û à force, elle s’est fadée ! û, mais plutôt celle d’avoir inscrit à son palmarès le plus important de ses records secrets. Après avoir battu le nombre de victoires en Grands Prix, de kilomètres parcourus en tête, de millions gagnés et, évidemment, de championnats remportés, le pilote allemand pourrait tout aussi bien se retirer aujourd’hui de la compétition, ou s’y reposer, démesurément fier et repu. Le voilà, au contraire, plus acharné que jamais à vouloir dépasser le seul adversaire, désormais, à la mesure de sa hargne : lui-même. Dans leurs domaines respectifs et toutes proportions gardées, Herman Maier, Zinedine Zidane, Justine Henin-Hardenne et Ellen MacArthur, parmi tant d’autres, font preuve d’une détermination semblable, alors qu’ils ont déjà largement prouvé leur grandeur au reste du monde.

Démesure

Se dépasser : tel est le moteur du sport contemporain, où il n’est donc plus tant question de s’accomplir, comme c’était le cas dans l’Antiquité.  » La vision antique des activités physiques se partageait entre deux intentions/théorisations majeures, explique Isabelle Queval (1), celle de l’exploit physique du héros, de l’athlète vainqueur, dont les poètes vantent la gloire ; et celle de la juste harmonie des proportions et humeurs corporelles, la santé, définie par exemple par Hippocrate, via une éducation physique reposant sur les notions d’équilibre et de juste mesure.  » A l’époque, la nature représentait la norme, et l’univers, que l’on croyait limité, l’ordre et la mesure. Il a suffi que la recherche scientifique, dès le xvie siècle, fasse basculer ces préjugés pour que le sport s’inscrive dans une tendance à la démesure.

Le sportif contemporain, amateur ou professionnel, cherche sans cesse à effectuer par l’effort un dépassement de soi û accrédité par des chronomètres, pulsomètres, et autres comptages de points û fût-il couplé à d’autres objectifs tels que l’amusement, la remise en forme, la socialisation ou, pour le professionnel de haut niveau û apparu pour la première fois à la seconde moitié du xxe siècle û la griserie ou la perspective de gains financiers impressionnants, certes, mais fugaces.  » Ainsi le champion sportif est-il l’héritier, continue Isabelle Queval, comme nous tous mais avec une acuité supérieure et spectaculaire, d’un mode de pensée selon lequel, si la nature n’est plus une norme absolue, si l’homme peut £uvrer techniquement à son amélioration, le culte du progrès autorise toutes les tentatives, les expressions de la liberté, mais aussi les vertiges et excès.  »

Vu sous cet angle, le dopage s’avère moins étonnant û mais toujours condamnable û puisqu’il contribue, d’une part, à la culture du  » mieux faire  » et qu’il utilise, d’autre part, des procédés largement utilisés dans cette société productrice et consommatrice d’antidépresseurs, de vitamines et d’aliments enrichis, puisqu’il est de bon ton de dépasser toutes ses limites. De même, les dépressions de grands sportifs au moment où ils quittent le sommet s’expliquent mieux : ces êtres humains, perfectionnés par leurs propres efforts et anciennement adulés, ne regrettent pas tellement la gloire et le succès, mais bien le défi répété, l’impératif de dépassement de soi et, par extension, la possibilité de l’atteindre. Et Isabelle Queval de citer, entre autres, la fuite délirante de Marie-José Pérec, à Sydney en 2000, l’alcoolisme de José Touré, la banqueroute de Fabrice Bénichou et la déprime de Yannick Noah. Avant qu’il ne se lance, lui, le défi du virage artistique, bien sûr. Dont le succès, cette fois, le dépasse.

Carline Taymans

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content