Population : des bouleversements énormes

Epidémies, guerres, famines… La Belgique d’aujourd’hui est le fruit de plusieurs chocs démographiques. Mais elle a aussi été façonnée par des évolutions lentes, comme l’accroissement de la durée de vie ou la diminution du nombre d’enfants par famille

Parce qu’elle aime jongler avec les statistiques, la démographie a la réputation d’être une discipline aride. Elle est pourtant loin de se résumer à un amoncellement de chiffres, qui, d’ailleurs, apportent souvent un éclairage utile sur des réalités profondément humaines. Grâce à la démographie, il est possible de saisir au plus près les bouleversements qu’ont subis, ou qu’ont choisis, les Belges d’il y a vingt, septante ou cent vingt ans. Guerres et disettes, urbanisation et déchristianisation, baby-boom et allongement de l’espérance de vie : les secousses qui ont ébranlé la population belge tout au long de son histoire sont nombreuses. Visite guidée avec Thierry Eggerickx, démographe et historien à l’Université catholique de Louvain.

La population belge s’est stabilisée depuis quelque temps autour de 10 millions d’habitants. Sait-on combien d’individus peuplaient notre territoire il y a 175 ans ?

Thierry Eggerickx : Au moment de l’indépendance, la Belgique compte un peu moins de 4 millions d’habitants. Ces chiffres sont connus avec précision, car un système d’observation statistique a rapidement été mis sur pied dans notre pays. Un premier recensement a eu lieu en 1846. A partir de cette date, un registre de population sera également installé dans toutes les communes belges. Cet appareil statistique nous permet aujourd’hui d’avoir une connaissance très fine de l’évolution de la population, ainsi que de ses caractéristiques socio-économiques et démographiques.

La croissance de la population, de 1830 à nos jours, est-elle le fruit d’une évolution linéaire ?

Non, non, ce n’est pas une évolution linéaire. La croissance démographique a surtout été rapide au xixe siècle, avant de ralentir ensuite. Avant 1870, les femmes mettaient au monde, en moyenne, entre 4 et 6 enfants. A l’époque, il n’était pas rare de voir des familles de 9 ou 10 enfants, voire plus. Cette forte fécondité était évidemment contrebalancée par une mortalité infantile importante, mais il y avait malgré tout plus de naissances que de décès. Un changement important se produit à partir de 1870 : la fécondité commence alors à diminuer, surtout en Wallonie, tandis que l’espérance de vie augmente. La Flandre emboîtera le pas de cette transition démographique dans les premières décennies du xxe siècle.

Pourquoi ? Parce que la Wallonie est une région plus industrialisée ?

C’est une des raisons, mais ce n’est pas la seule. On peut également citer l’urbanisation, la perte d’influence de l’Eglise, le développement de l’instruction, l’amélioration globale du niveau de vie… En fait, cette transition s’inscrit dans le cadre des grandes mutations que notre société a connues au cours des xviiie et xixe siècles. Selon les milieux socioprofessionnels, le fait que l’on habite en ville ou à la campagne, les contextes nationaux, régionaux ou même locaux, il existe un ensemble de facteurs qui peuvent expliquer ce changement irréversible des comportements de fécondité.

Ce qui est étonnant, c’est qu’il y a aussi des différences très marquées à l’intérieur même de la Wallonie.

Oui. Les arrondissements de Thuin et de Philippeville, dans l’entre-Sambre-et-Meuse, démarrent leur processus de baisse de la fécondité avant 1850. Il s’agit pourtant d’une zone relativement rurale : Thuin et Philippeville sont loin d’être de grandes villes. Dès le Moyen Age, le développement de forges familiales a entraîné une certaine industrialisation de la région, mais cette activité est déjà en déclin au moment de l’indépendance de la Belgique. Ces petites industries rurales, faute de combustible et de minerais en suffisance, n’ont pas pu soutenir la concurrence de la grosse métallurgie venue s’implanter dans les bassins de Charleroi, de Liège ou du Borinage. Pour les populations de Thuin et de Philippeville, ce fut un choc. Pendant des décennies, les gens étaient habitués à voir leur niveau de vie augmenter, et voilà que ces industries ferment leurs portes du jour au lendemain ! Un des moyens utilisés par les habitants pour maintenir leur niveau de vie sera alors d’avoir moins d’enfants.

On partage le gâteau en moins de parts…

Exactement. C’est d’ailleurs une hypothèse que j’ai aussi développée pour la région de Charleroi. Avant 1870, on avait un taux de natalité très élevé, compris entre 35 et 45 naissances par an pour 1 000 habitants. Pourquoi ? Parce que l’enfant possédait une valeur économique. La plupart des ménages mettent alors leur enfant au travail avant 12 ans…

Les parents considéraient-ils que leur enfant était avant tout un placement ?

Parfaitement ! Cela peut choquer à l’heure actuelle, mais à l’époque cela faisait partie de l’économie des ménages. Pour boucler leur budget, les parents ont besoin de mettre leurs enfants au travail dans les mines. On a d’ailleurs constaté que, dans les milieux ouvriers, les conceptions avant le mariage étaient extrêmement nombreuses. Le couple, par contre, se mariait généralement avant que l’enfant naisse : en réalité, le mari testait la fertilité de sa femme… Les familles n’avaient pas trop le choix. Il fallait maximiser le nombre d’enfants, car ceux-ci généraient des rentrées économiques indispensables. Mais on constate que, à partir de 1870, une cassure se produit simultanément dans les régions de Liège, de Charleroi, de Mons et de La Louvière : en quelques années, le taux de natalité baisse fortement. Mon hypothèse, c’est que le schéma observé dans l’entre-Sambre-et-Meuse s’est reproduit dans les grands bassins industriels trente ans plus tard. Leur population avait jusque-là connu une augmentation du niveau de vie : il n’y avait pas de crise majeure ni de chômage. La guerre de 1870 entre l’Allemagne et la France entraîne une demande très importante de charbon et de métaux. La construction du chemin de fer aux Etats-Unis suscite également de nombreuses commandes. Du coup, l’industrie tourne à plein régime et les salaires augmentent. Mais, à partir de 1873, le monde industriel connaît sa première grande crise. Les commandes diminuent, les entreprises commencent à mettre les ouvriers à la porte. Et comme les familles ouvrières n’ont pas envie de perdre les acquis, beaucoup décident de postposer les naissances.

Les gens qui avaient prévu de faire un enfant à ce moment-là attendent encore quelques mois, histoire de voir comment la situation évolue…

Voilà ! En bas âge, les enfants ne rapportent rien. Donc ils coûtent. Or la crise se prolonge jusque dans les années 1890. Du coup, certaines attitudes  » attentistes  » vont devenir beaucoup plus définitives. D’autres facteurs vont venir conforter cette décision de limiter le nombre d’enfants. Le développement de l’instruction, par exemple. Au milieu du xixe siècle, dans les villages, le voisinage imposait un certain nombre de comportements. Il était très mal vu de sortir de la norme. Mais, au fur et à mesure qu’ils vont devenir plus instruits, les habitants des villages vont commencer à décider plus librement le nombre d’enfants qu’ils souhaitent. Le développement des transports publics favorise lui aussi la diffusion des idées nouvelles. La Belgique possède une longue tradition de navettes : cela remonte à la fin du xixe siècle ! Tout le pays est alors quadrillé de tramways vicinaux. Du coup, les travailleurs peuvent facilement faire l’aller-retour entre leur domicile et leur lieu de travail. Les formules d’abonnements ont d’ailleurs été développées par les pouvoirs publics dans le but de maintenir les populations ouvrières dans les villages. Cette politique rencontrera un certain succès, mais elle permettra aussi aux comportements nouveaux de se répandre plus rapidement, y compris en matière de fécondité.

Malgré cette baisse sensible de la natalité, la population belge ne cesse pourtant d’augmenter. Entre 1830 et 1900, le nombre d’habitants double quasiment. Qu’est-ce qui explique une croissance aussi spectaculaire ?

Depuis la fin du xviiie siècle, la croissance démographique n’est plus entravée par les guerres, les épidémies, les famines à répétition. On a un demi-siècle de calme relatif, à l’abri de ces grands fléaux qui contrecarraient autrefois l’accroissement démographique. Du coup, la population commence à croître. A l’époque, la majorité de la population est rurale. Or, dans les années 1840, l’essentiel du territoire cultivable est défriché. Il va donc falloir morceler de plus en plus les parcelles. Les familles ont des superficies de plus en plus petites pour survivre. On réussit toutefois à contourner ce problème-là en introduisant des cultures qui ont des rendements plus élevés que les cultures traditionnelles. La pomme de terre, par exemple, permet de faire vivre des familles sur des lopins de terre beaucoup plus petits que les céréales. Dans chaque jardin, même dans les cités industrielles, on essaie donc de cultiver son petit lopin de pommes de terre.

Cet équilibre reste toutefois précaire. En cas de mauvaise saison, les conséquences peuvent rapidement s’avérer dramatiques.

C’est ce qui arrive vers 1845, avec la maladie de la pomme de terre. Il s’agit à mon sens d’un événement très important dans l’histoire de la Belgique. Cette maladie va toucher essentiellement la Flandre, le Brabant wallon et la Hesbaye. Grosso modo, 80 % des récoltes sont détruites ! Il s’ensuit une terrible disette. Et, comme un problème ne survient jamais seul, les années suivantes se caractérisent par de très mauvaises récoltes de froment et de seigle. Il y a donc moins à manger, mais les producteurs ont aussi moins à vendre : la disette va de pair avec une paupérisation importante des populations rurales. On voit réapparaître alors des épidémies de typhus ou de choléra. Entre 1854 et 1856, une nouvelle crise survient, due à de mauvaises récoltes de céréales et de pommes de terre. Pour les paysans, une des solutions consiste alors à migrer vers les bassins industriels des grandes villes, ou à partir vers les Etats-Unis.

A peine dix ans après la fin de cette grande famine, la Belgique est frappée par un autre fléau : le choléra. Comment l’épidémie arrive-t-elle chez nous ?

L’épidémie touche de nombreux pays en Europe. Le développement des moyens de communication, déjà fort avancé à cette époque, a sans doute favorisé sa propagation. Les pays voisins de la Belgique sont confrontés au problème et le choléra arrive chez nous en 1866. Mais il ne frappe pas au hasard ! Ce sont surtout les grandes villes qui sont concernées. Et la maladie s’attaque d’abord aux enfants et aux vieillards, c’est-à-dire aux tranches d’âge les plus fragilisées. 43 000 personnes meurent en quelques mois ! C’est la plus grosse épidémie que la Belgique ait connue au xixe siècle.

Cette épidémie marquera durablement les esprits. Incite-t-elle les autorités belges à prendre certaines mesures en matière de santé publique ?

Oui. L’épidémie de choléra de 1866 joue un rôle de détonateur. A partir de ce moment-là, les pouvoirs publics commencent enfin à s’attaquer sérieusement aux problèmes d’insalubrité. Il faut dire que les conditions de vie dans les grandes villes sont véritablement déplorables. Vers 1860, à Bruxelles, un enfant sur trois n’atteint pas l’age d’un an. Cette surmortalité urbaine est notamment liée à la densité de population : à cause d’elle, les maladies se propagent très rapidement. Les impasses sont des espèces de couloirs sales et sans lumière, où les ménages vivent entassés les uns sur les autres. Mais, à partir de 1866, cette situation va peu à peu s’améliorer. Un peu partout, on décide de détruire les impasses. A Bruxelles, on procède au voûtement de la Senne, qui était un égout à ciel ouvert. Davantage que les avancées de la médecine, ce sont les progrès en matière d’alimentation, d’hygiène publique et d’assainissement des villes qui vont concourir à accroître la longévité. A la fin du xixe siècle, l’espérance de vie se situe en moyenne entre 45 et 50 ans. On atteint aujourd’hui les 80 ans.

Pour autant, la Belgique n’en a pas fini avec les catastrophes. Le xxe siècle débute dans le sang, avec la guerre de 1914-1918. En France, parmi les hommes en âge de combattre, les pertes sont colossales ! Chez nous, la guerre se traduit-elle aussi par des coupes claires dans la pyramide des âges ?

En Belgique, cela se marque moins au niveau de la pyramide des âges. Par contre, la guerre se traduit par un déficit de naissances, non seulement parce que de nombreux hommes sont au front, mais aussi parce qu’il s’agit d’une période troublée, peu propice aux projets. Et puis, la Première Guerre mondiale est directement suivie par l’épidémie de grippe espagnole qui touche presque toute l’Europe en 1918.

Observe-t-on également une baisse de la natalité entre 1940 et 1945 ?

Oui. Il y a un déficit des naissances, mais il remonte aux années 1930 et se prolonge pendant la Seconde Guerre mondiale. On observera par la suite un phénomène de récupération : ce sera le baby-boom. En fait, c’est un peu comme si on récupérait toutes les naissances qu’on n’a pas eues pendant la crise économique des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale. L’après-guerre est également une période d’augmentation importante du niveau de vie et de plein-emploi : pour les familles qui désirent avoir des enfants, il n’y a donc pas de contre-indications. Ce baby-boom va perdurer jusqu’en 1967-1968. A partir de ce moment-là, on observe une cassure très claire. On entre dans une période de  » baby-flop « .

Un tournant qui se marque jusqu’à nos jours.

Actuellement, la natalité fluctue entre 1,6 et 1,7 enfant par femme. Ce chiffre est assez constant depuis une quinzaine d’années. Je crois qu’on est véritablement entré dans un système de basse fécondité. On n’est pas près de retrouver des niveaux moyens de fécondité supérieurs à 2 enfants par femme.

Du coup, on assiste à un vieillissement de la population. Les enfants du baby-boom arrivent progressivement à l’âge de la pension, ce qui pose la question du financement des retraites. En fait, ce débat n’est pas nouveau…

Le problème du vieillissement et de la dénatalité a fait couler pas mal d’encre. Dès la fin du xixe siècle, pas mal de petits opuscules et de pamphlets ont été diffusés sur le thème  » La Belgique se meurt « . C’est quelque chose qui frappe les esprits, notamment dans les milieux catholiques. Très vite, au xxe siècle, les pouvoirs publics ont voulu mettre sur pied des politiques censées enrayer le vieillissement de la population. Les allocations familiales, notamment, avaient pour but d’inciter les ménages à avoir un troisième enfant. Mais ce type de mesures n’aura pas d’impact réel. Cela n’a jamais permis de relever véritablement le taux de natalité.

Entretien : François Brabant

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