Point d’orgue

Tout l’été, le festival Ars in Cathedrali investit Saints Michel et Gudule à Bruxelles. L’orgue y est joyeusement mis à toutes les sauces : l’occasion d’oublier sa complexité pour découvrir un merveilleux instrument.

Les routiers, d’ordinaire, traversent la nuit en solitaire et dans un relatif silence. Les voici pourtant conversant, visages constellés de reflets indirects et chemisettes laissant apparaître des taches de Picon-bière et de jambon à l’os. Jean Yanne et Paul Mercey devisent – casquette de travers – des doigtés délicats de Marcel Chambard, titulaire des orgues de Sainte-Ursule. Un routier parlant d’orgue, c’est une aberration. Une discrimination sectorielle. Car l’orgue, personne n’y comprend rien, alors un camionneur, tout occupé de macadam et des cafetières de voyage dans Les Routiers mélomanes, ça fait un sketch anthologique. Voilà pourquoi un festival bruxellois se propose d’éveiller, tout l’été, à une meilleure compréhension de l’orgue.

La musique classique est un genre clivant. Des professionnels oeuvrent jour et nuit pour que les murs qui la séparent des masses laborieuses s’effondrent en un formidable tumulte. On éduque, on informe et on édifie afin que survive ce legs considérable qui, jadis, fit valser nos ancêtres, chanter nos grands-mères – et bien avant ça – accompagna le réveil des rois. Mais comment se fait-il que l’orgue apparaisse comme l’élément le plus inaccessible de toute la grammaire classique ? Il suffit de se souvenir des premières mesures de la bande originale de L’été dernier à Marienbad d’Alain Resnais – martelées par Marie-Louise Girod -pour prendre pleinement conscience du caractère anxiogène de l’instrument. Dans notre réalité, celui-ci est volontiers associé aux services funéraires, il accompagne la lente procession d’un cercueil dans une église froide. Son répertoire, par ailleurs, est absolument inconnu du grand public, sinon la grande Toccata BWV565 de Jean-Sébastien Bach ( » Tatataaaam tatatatata-TAM « ) qu’on associe assez naturellement à l’apparition de Dracula dans une lande sinistre. Mais qui se mettrait tout naturellement à siffloter les premières mesures de L’Orgue mystique de Tournemire, La Nativité du Seigneur de Messiaen ou Fanfare II de Boesmans ? Pas grand monde, même parmi les camionneurs.

L’habit ne fait pas le moine

Pour ne rien arranger, les pochettes de disques des grands organistes historiques sont un tue-l’amour. La très digne Marie-Claire Alain, fixant l’objectif de ses épaisses lunettes, coiffée d’un indémodable brushing et vêtue d’un chemisier de soie blanche, noie l’orgue dans un océan de sépia. La coiffure démente de Jean Guillou, qui ramène les deux fragments de sa chevelure lacunaire sur un large crâne chauve au point de dessiner des cornes qui rappellent le Moïse de Michel-Ange, n’est pas beaucoup plus moderne. La modernité, justement, a tenté de s’emparer de l’exercice avec plus ou moins de succès : Maude Gratton posant dans un jardin en nuit américaine, le visage grave à la Tim Burton ; Irène De Ruvo se tenant à cloche-pied sur un potelet parisien en veste de cuir et jean slim-fit ou Cameron Carpenter – nouvelle star de l’orgue – apparaissant bodybuildé, khôl sous les yeux, mascara plein les cils, en débardeur canaille ou carrément torse nu, lascif et voluptueux, offert à la musique et à ses admirateurs. Ne pas s’y tromper, dans un cas comme dans l’autre : derrière la vitrine, c’est toujours de l’orgue qu’on entendra, et les velléités du marketing s’arrêtent là où commence la musique. Le subterfuge est de courte durée.

 » Il est impossible pour le commun des mortels de tirer plaisir d’un disque d’orgue « , reconnaît une organiste célèbre. Et s’il est vrai qu’un tel habillage sonore sied mal à l’arrière-plan musical d’un repas romantique, l’expérience du concert peut, a contrario, s’avérer assez jubilatoire. Il faut évidemment renoncer à comprendre comment fonctionne l’invraisemblable machine, avec ses tuyaux, son milliard de boutons, sa multitude de claviers – tout au plus apprendre à remercier, dans le public, la poignée de terriens s’étant initiée à son art délicat au prix de sacrifices énormes. Car il faut avouer qu’un plaisir épidermique peut parfois naître de pratiques complexes, dont les subtilités nous semblent impénétrables. Ainsi, comme les bordeaux les plus subtils, flanqués d’arômes que seuls goûtent les oenologues, l’orgue est un sphinx, dont les sonorités écrasantes préfigurent le Dolby Surround. Est-il vraiment impératif de comprendre le fonctionnement d’une cruchante, d’entendre quelque chose aux mutations composées ou de connaître par le travers le plan de coupe de la soufflerie pour rester coi face à un choral de Buxtehude ? Il suffit de contempler l’orgue baroque de Le?ajsk pour comprendre que l’instrument est aussi une oeuvre d’art plastique, avec ses tuyaux rutilants perdus dans des amoncellements de dorures et de stuc.

La cathédrale engloutie

Comment ne pas dresser de parallèle entre la sonorité de l’orgue – qui se déploie par vagues mégalithiques – et la démesure des cathédrales ? Il fallait en l’occurrence à Saints Michel et Gudule un instrument à sa mesure, récemment remplacé. Xavier Deprez, organiste et animateur d’Ars in Cathedrali se souvient :  » Pendant trois ans, le choix et la préparation du nouvel orgue de la cathédrale ont stimulé notre imagination. C’est en l’an 2000 que le nouvel instrument de la cathédrale a sonné pour la première fois. On a ressenti un sentiment de joie et de plénitude à pouvoir enfin écouter in situ la concrétisation de cette longue attente, et à entendre le son lumineux et monumental de l’orgue remplir chaque espace dans cet immense vaisseau restauré de la cathédrale !  » Depuis cinq ans, un festival lui est donc expressément dédié chaque été. Sous le thème Music for Peace, l’édition 2016 réunit des organistes intrépides et quelques ensembles vocaux et instrumentaux autour d’un canevas doublement fédérateur : oeuvrer à une meilleure compréhension de l’orgue et – par un joyeux brassage des genres et des cultures – faire la démonstration de l’universalité du langage musical.

Le festival Ars in Cathedrali se poursuit les 2, 9, 16 et 23 août, à 20 heures. Programmations thématiques par des solistes belges et internationaux de grande renommée. www.cathedralisbruxellensis.be

PAR CAMILLE DE RIJCK

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