Plaisirs amers

L’autobiographie choc d’une Marocaine libérée qui ose dénoncer les tabous sexuels en vigueur dans son pays

L’Amande, par Nedjma. Plon, 260 p.

Ce livre est un choc. Rien à voir pourtant avec ces documents vite écrits, vite publiés, vite oubliés, dont la seule justification est de surfer sur la crête de nos émotions. Non, L’Amande, témoignage de la naissance d’un véritable écrivain, est un récit autobiographique étonnant, qui devrait durablement marquer notre littérature contemporaine.

L’Amande tire sa force de son écriture, alchimie des contraires, tout à la fois crue et poétique, lubrique et sensuelle, moderne et traditionnelle. Mais aussi de la personnalité de son auteur. Jamais une femme, maghrébine de surcroît, n’aura, avec une telle franchise, raconté l’érotisme des corps et des âmes, levé le voile sur les tabous sexuels d’une société brimée par un  » islam défiguré « . Dans sa préface, Nedjma, l’Arabe berbère, annonce la couleur :  » Ecrire à en rougir « , rivaliser d’audace avec les Anciens,  » librement, sans chichis, la tête claire et le sexe frémissant « .

Avec une telle profession de foi, l’auteur ne pouvait, on le comprendra, se présenter à visage découvert. Aussi cette femme de 50 ans a-t-elle choisi pour pseudonyme le prénom de Nedjma, légendaire femme fatale de la poésie algérienne, inaccessible amazone attirant vers elle les jeunes mâles d’un monde déchiré. Mais, avant de briser ses amants, c’est un  » vieux  » notaire de 40 ans que Badra, la narratrice, dut affronter à l’âge de 17 ans. Une de ces épousailles forcées qui font florès dans le Maroc des années 1970. Après une défloration dramatique ( » Il m’a rompue en deux d’un coup sec « ) et cinq ans de  » hideux mariage « , Badra fuit son bourg d’Imchouk pour se réfugier chez une tante, à Tanger.

La jeune femme, belle et désirable, tombe très vite sous la coupe d’un brillant cardiologue, son  » maître et bourreau « , qui va l’entraîner dans des aventures de plus en plus libertines. Trop, aux yeux de Badra, qui reprendra sa liberté mais perdra en même temps sa capacité d’aimer, s’oubliant dorénavant dans une jouissance frénétique vide de sentiments.

A peine publiée, l’ode au désir féminin de Nedjma a déjà suscité l’intérêt d’une douzaine d’éditeurs étrangers, pour un montant total de 500 000 euros. Un succès plus que mérité. Le prix du plaisir. Le prix du courage.

Marianne Payot

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content