Peter de Caluwe: « Tout sauf le « Ring »! »

Sa  » marque de fabrique  » a déjà fait enregistrer au TRM ses meilleures recettes de l’histoire. Les secrets et les défis de Peter de Caluwe à la Monnaie. Interview.

Avec son visage de gentil mousquetaire, son extrême délicatesse dans les rapports humains et son talent rare pour dénicher les belles voix du moment, Peter de Caluwe, 47 ans, assume, depuis août 2007, la fonction de directeur général de la Monnaie. Sa gestion consensuelle d’une maison forte de 450 collaborateurs – où on ne lui connaît pas d’ennemi ! – a porté la première scène lyrique du pays à de nouveaux sommets. De projets prospectifs en relectures audacieuses du répertoire, ses choix ont contribué à bousculer de manière attachante le monde de l’opéra en Belgique. De Caluwe en parle joliment, diaprant çà et là ses phrases d’anglais, multilinguisme oblige. Défendant âprement sa mission – transmuer les subsides (insuffisants !) que l’Etat fédéral met à disposition de son institution en spectacles uniques, au profit de divers publics – il évoque ses défis. Et aussi la quadrature du cercle. Et son malaise, enfin, face à un célèbre anneau chanté…

Le Vif/L’Express : Vous avez signé une note qui met en garde le personnel de la Monnaie contre la grippe mexicaine, en annonçant des mesures de désinfection des claviers ! Un intendant d’Opéra doit aussi s’occuper de ça ?

> Peter de Caluwe : Oui, mais je me considère surtout comme l’imprésario, l’inspirateur artistique de la Monnaie ! Et… I’m not making my life easy. Programmer des saisons d’opéra, ce n’est pas une mince affaire.

Pourquoi est-ce si compliqué ?

> Il faut trouver le bon équilibre entre le répertoire qu’on doit présenter par tradition, les créations, et un certain nombre de découvertes, essentielles, parce que nous ne voulons pas être une simple réplique de ce qui se donne ailleurs. Il convient donc de doser savamment le xixe, le baroque, un peu de Mozart, de Verdi, et du contemporain… Il se peut qu’on ait aussi le coup de foudre pour un interprète, et qu’on cherche alors à monter un opéra rien que pour lui… ou pour elle. C’est précisément le cas avec la soprano néerlandaise Eva-Maria Westbroek, que je trouve épatante. Enfin, il faut tenir compte d’autres paramètres, comme le budget, le fonctionnement  » maison  » et les limites de ce théâtre historique.

Vous voulez parler du bâtiment ?

> Oui. Le manque d’espace est un problème endémique, à la Monnaie. Malgré de gros travaux effectués sous Gerard Mortier (NDLR : directeur de 1981 à 1992) et une modernisation de la machinerie en 2007, l’acheminement des décors reste épineux. Leur seule voie d’accès est encore et toujours l’arrière-scène. Aucun souci, jadis, pour y faire passer des rouleaux de toiles peintes ! Mais les éléments de décors contemporains n’entrent plus si facilement. Ainsi, l’année dernière, il a fallu débiter en plusieurs morceaux la géante sculpturale du Grand Macabre. Du coup, on perd aussi beaucoup de temps. Pour aller plus vite entre le set-up et le build-down (NDLR : les productions qu’on monte et démonte), il faudrait rénover toute l’arrière-scène. En 2013, peut-être…

Revenons à la formule du succès. En 2007, 2008 et 2009, la Monnaie a enregistré les meilleures recettes de son histoire. Quel est votre secret ?

> Je pense qu’il ne faut pas programmer dans le vide. Il faut regarder autour de soi et voir quelles £uvres sont susceptibles de nous parler, aujourd’hui. Comme la tragédie de la famille mycénienne des Atrides, qui développe les thèmes du sacrifice et du pouvoir tout au long de cette saison. Ou comme la tolérance et l’identité, qui justifieront nos choix pour l’an prochain. Mais ce sont les découvertes, surtout, qui ont contribué à faire de la Monnaie un lieu d’excellence.

Le public attend donc d’être surpris ?

> J’ai l’impression, oui. Il est clairement plus enthousiaste pour les choses qu’il ne connaît pas. Rusalka, de Dvorak, Le Grand Macabre, de Ligeti, et Death in Venice, de Britten, ont cartonné, l’an dernier. Tout comme il est de notre devoir, désormais, de monter des Traviata ou des Trovatore qui sortent de l’ordinaire. En 2011, nous aurons d’ailleurs une Bohème méconnaissable, pas romantique du tout…

Sans tomber dans le théâtre conceptuel…

> Non. Les gens rejettent le spectacle quand les idées conceptuelles sont trop lisibles, sur scène. Aligner des métaphores à tout prix, ce n’est pas bien. Pour monter une pièce, ou un opéra, il suffit de croire en eux. Pas la peine de leur  » trouver des excuses  » en les ridiculisant, ou en changeant expressément leurs contextes.

Dites, est-ce qu’il y a des £uvres que vous n’aimez résolument pas ?

> Oui. La Fanciulla del West, de Puccini, qu’on vient de présenter au Nederlandse Opera d’Amsterdam, justement avec Eva-Maria Westbroek, magnifique dans le rôle de Minnie : en général, cette pièce ne vaut pas l’investissement… Pour des motifs tout à fait différents, j’ai des problèmes avec la combinaison Monnaie/Ring des Nibelungen, dont j’ai déjà dit qu’on ne le verrait jamais sous mon mandat.

Et pourquoi donc ?

> Pour plusieurs raisons : l’ampleur de la musique exige une salle d’une autre dimension que la nôtre. Mais c’est surtout une £uvre sur le pouvoir absolu, qui instaure des cercles très négatifs dans les lieux où elle est présentée.

Un opéra magique, carrément maléfique ?

> Je suis très sérieux ! Ce n’est pas pour rien que les intendants des maisons d’opéra qui s’y attellent programment toujours le Ring à la fin de leur mandat… La Tétralogie de Wagner produit des ondes vraiment négatives. A Amsterdam et ailleurs, chaque fois qu’on l’a mis au menu, j’ai constaté des tensions permanentes dans les équipes : à la fin de chaque acte, tout le monde était content qu’il s’achève au moins sans casse !

Mais cela tient à quoi ?

> Les rôles sont écrasants. Celui du dieu Wotan, en particulier, qui renie son amour pour Brünnhilde, sa fille préférée. Il y a là une moralité que je ne peux pas accepter. Même si la musique est géniale.

On ne verra pas de sitôt un Ring à la Monnaie…

> Non. Si j’étais en charge d’un festival, je pourrais éventuellement en monter un. Mais un Ring de l’espoir, alors…

Qu’est-ce que le public ainsi que le personnel de la Monnaie pensent de l’ère De Caluwe ?

> Ce que je ressens, c’est que la Monnaie est à nouveau vue comme un centre très jeune et très dynamique. Elle est devenue the place to be, un lieu de rassemblement, ce qui n’est pas le cas de toutes les institutions lyriques des grandes villes. Il me semble aussi que les spectateurs constatent une  » marque de fabrique « , qui est la diversité. Toutefois, mon mot clé, c’est le risque. Les gens de la maison s’en inquiètent parfois. Mais j’aime qu’on s’écarte des sentiers battus. Et je suis assez têtu… et pas forcément toujours satisfait, non plus, de tout ce que nous produisons.

Donnez-vous systématiquement  » carte blanche  » aux metteurs en scène invités ?

> Mais non, jamais ! Mon rôle est de leur procurer les moyens de développer des projets qu’on a discutés au préalable. Mais on en revient aux limites du budget…

Précisément, comment se présente la situation financière de la Monnaie ?

> Un protocole vient enfin d’être signé. Il garantit notre fonctionnement jusqu’en 2013.

Dans une enveloppe suffisamment confortable ?

> Non. Alors que nous réussissons pourtant un miracle, jusqu’ici : ne pas dépasser nos budgets, accroître notre public et présenter des choses exceptionnelles ! Au regard de ce qui nous est imparti, 2010 et 2011 se profilent comme des saisons très difficiles. Si on ne veut pas perdre en qualité (et il y a un plancher en deçà duquel je ne veux pas descendre), il faudra se contenter d’un peu moins de projets.

Ou de moins coûteux ?

> Pour décembre 2011, nous savons déjà que nous devrons trouver une production qui ne dépassera pas le million d’euros. D’habitude, un opéra nécessite, en moyenne, 1,5 million d’euros… C’est bien la première fois que l’aspect financier contraint à ce point nos choix de programmation. Les solutions ? Il va falloir coproduire, faire davantage appel à notre famille d’artistes, et convaincre les solistes de chanter pour un cachet moindre.

Et si on vous proposait un bon petit Ring au rabais ?

> Impossible !

Qu’est-ce qui vous rend le plus fier, après deux ans et demi à la tête de la Monnaie ?

> Que l’institution soit devenue une authentique plate-forme qui fédère plusieurs générations de spectateurs, et que l’équipe de la Monnaie se sente incluse et respectée dans ce grand projet. Et aussi d’avoir mis sur pied le mécénat. A côté des treize entreprises qui nous soutiennent fidèlement (moins Citibank, qui s’est retirée), une nouvelle voie se développe pour des privés désireux de s’engager. On a débuté avec la Fondation chinoise KTW, qui a injecté 200 000 euros dans Sémélé. Et la Monnaie bénéficie désormais de l’aide d’un autre mécène pour l’archivage, et d’un autre pour la composition d’£uvres. Ce sont là des cerises sur le gâteau !

ENTRETIEN : VALéRIE COLIN

 » J’aime qu’on s’écarte des sentiers battus « 

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