Peinture et vanités

Guy Gilsoul Journaliste

Quatorze artistes d’aujourd’hui se penchent sur une thématique vieille de trois siècles : les  » Vanités « 

Bruxelles, De Markten, 5, place du Vieux Marché au grain. Jusqu’au 23 mars. Du mardi au dimanche, de 12 à 18 heures. Tél. : 02 513 91 32 ; www.demarkten.be

A lire : Vanités contemporaines, par Evelyne Artaud, éd. Cercle d’art (collection Diagonales).

A deux pas de la place Sainte-Catherine, dans un des quartiers les plus vivants de la capitale, vient de s’ouvrir, après quatre années de restauration,  » De Markten « , un centre culturel flamand équipé, sur deux niveaux, de quatre grands espaces désormais consacrés aux expositions d’art contemporain. Et, disons-le tout net : cela démarre fort. Et bien.

Au menu, une exposition imaginée initialement par Evelyne Artaud pour le musée de Soissons, autour de ce thème de la  » Vanité « , né au cours du xviie siècle calviniste, lorsqu’il s’agissait d’opposer le plaisir des sens et des biens matériels à la finitude de l’homme. C’est donc par une toile de cette époque, signée Cornelis Norbertus Gijsbrechts, que le parcours commence. S’y opposent, sombres mais illuminés par les reflets, les lourds velours brodés, les instruments de musique, les épis d’avoine et la terrible tête de mort. Non loin, une peinture tout aussi lisse et ténébreuse, composée récemment par Pierre Skira, montre combien, aujourd’hui encore, l’allégorie n’a rien perdu de son pouvoir évocateur. Avec des moyens relevant du collage photographique, Peter Greenaway (à partir de fragments importés de ses propres films, de ses dessins, mais aussi des images de la publicité, des chefs-d’£uvre anciens ou encore de la mode ou de l’emballage) s’amuse aussi avec la mort et son cortège de sabliers, lances, lanternes et trompettes de la renommée. Mais, ce faisant, il compose surtout un hochepot allégorique d’autant plus provocateur qu’il révèle combien les héros sont, par leurs gestes et leur physique, associés aux décors et objets fétiches, anciens et difficilement recyclables.

Avec Jacques Charlier, la vanité se cherche autour d’un couple éternel : celui de l’artiste et de son modèle, dont l’allégorie, cette fois, est celle d’une histoire grecque contant les man£uvres séductrices du dieu Zeus, déguisé en cygne, et de sa victime, la belle nymphe Léda. En trois tableaux (photographies, mise en scène théâtrale, reliquaire et clin d’£il à Félicien Rops, autre grand séducteur), Jacques Charlier fait de cette parabole l’antichambre d’une mort annoncée. Vanité, toujours. Le ton apparemment léger de l’£uvre (dont les petites histoires courtes de Jean Le Gac et d’autres signées Philippe Favier offrent d’autres perspectives dans les salles voisines) prépare en réalité le visiteur à un choc qu’il n’est pas près d’oublier, et que l’on doit à l’un des plus grands peintres d’aujourd’hui, Jean Rustin. Soit quatre grandes compositions et sept figures peintes qui, dans les gris de plomb et les bleus d’orage, noyés dans des espaces sans porte ni fenêtre, figent des hommes et des femmes, vieux et solitaires, mis à nu, et qui, de leurs yeux ou de leur sexe, disent le  » néant  » de cette condition humaine. Et, puisqu’au c£ur du thème historique de la  » Vanité  » s’impose l’image de la tête de mort, en voici aussi, et pas qu’un peu. Toute une salle pour les crânes dessinés et peints par Gérard Titus-Carmel, une autre pour un étalage de têtes en papier mâché signé Léo Copers, dont l’£uvre culmine avec une suite de fleurs mises en  » conserve « . Et ce n’est pas tout. D’une sorte d’immense nasse métallique (signée Jean-Claude Saudoyez), dont la forme évoque le nid protecteur que construisent certains poissons afin de protéger leurs alevins, surgissent des masques d’homme qui paraissent avoir été projetés sur le mur, masques dont on découvre qu’ils ne sont, en réalité, que l’envers épinglé de bien pauvres perruques.  » Vanité des vanités, tout est vanité « , dit l’Ecclésiaste. Assurément.

Guy Gilsoul

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