Pasionaria de la plume

D’une beauté impériale, Viviane Forrester présente des nouvelles et un Journal. Autant de photographies d’une vie en suspens, qui questionnent le sens de l’écriture et de l’existence.

Viviane Forrester ne passe pas inaperçue. Cette grande dame des lettres françaises possède une allure au firmament du raffinement. La douceur de l’air nous permet de la rencontrer dans un jardin parisien. Impossible de ne pas penser à celui de son enfance, dans lequel elle aimait se réfugier… Née en 1925, elle a été pourchassée en raison de sa judéité. Une expérience angoissante qu’elle relate dans son livre Ce soir après la guerre. Attirée par les destins brisés, cette critique littéraire publie les biographies de Van Gogh (prix Femina) et de Virginia Woolf (Goncourt de la biographie), sa s£ur de c£ur. L’illustre membre du prix Femina se distingue aussi pour sa dénonciation de L’Horreur économique (prix Médicis). Voilà que la publication de son Journal nous éclaire quant aux aspirations et aux revers de cette auteure pudique. Sa voix singulière vibre tout au long de ces instantanés, passionnants et touchants, qui se concentrent sur un intervalle particulier de sa vie.

Nous sommes en 1966. Viviane est mariée au peintre néo-zélandais John Forrester, mais chacun se terre dans sa création. Pendant que l’amour s’étiole, la jeune femme s’accroche à son stylo. Elle est persuadée d’être écrivain, alors même qu’elle n’a jamais été publiée. Bientôt, elle est repérée… Que de tournants ambivalents qui animent également ses nouvelles, en forme de tableaux de mots. Mais qui est-elle vraiment ?

Le Vif/L’Express :  » L’enfance est une morsure « , qu’en est-il de la vôtre ?

Viviane Forrester : Je revois une petite fille, blottie au fond de la Maison Debussy, écoutant les bruits du jardin. Quand on aime un artiste, on entre de pleine confiance dans son art, tant ce lien peut être fusionnel. Or Debussy était antisémite. Pour lui, j’étais d’abord juive, alors il m’aurait détestée sans même me connaître. C’est triste… J’ai été traquée pendant la guerre, aujourd’hui ce sont les immigrés qui le sont. L’Histoire m’a piégée, j’avais tellement envie de crier et d’appeler au secours, mais il n’y avait personne pour m’entendre. Du coup, j’ai fait un serment : si je survivais, j’entendrais ce genre de cri à l’avenir. Mon écriture s’oppose à la féroce indifférence qui domine actuellement, parce que c’est ce qu’il y a de plus dangereux. Je redoute les regards qui se banalisent ou ne sont plus en alerte. Rien ne peut réparer ma blessure, mais je tente néanmoins de saisir l’Histoire et le temps dans sa fuite. Octavio Paz me disait qu’ « on écrit pour mourir un peu moins « . Instinctive, mon écriture désire faire sentir la simultanéité de tout. Ainsi, ces nouvelles parlent d’un instant dans une vie, un instant intime transcendé par l’Histoire. J’écris pour cette fille de 16 ans, traquée dans son propre pays, qui vivait par et pour les livres. C’est elle que j’ai envie de bouleverser.

Si vous deviez  » être un livre  » ?

Je ne serais pas un, mais des livres. Il y en a que je relis sans cesse, comme Shakespeare. Pour moi, les  » vrais écrivains  » ne disent pas ce qu’ils savent, mais ils cherchent ce qu’ils ignorent en dilatant les limites. Si Antonin Artaud est le plus grand poète du siècle dernier, je suis hantée et obsédée par Proust. Virginia Woolf m’est très familière. On peut la connaître mieux qu’on ne connaît quiconque, y compris soi-même. Son destin me passionne et m’émeut, mais ce n’est pas mon écrivain préféré. Peut-être que je me sens plus proche de Van Gogh, qui me bouleverse profondément. Un livre, c’est un corps, une personne, un être. Les personnages qui hantent les romans ne sont pas nés biologiquement, or ils s’avèrent parfois plus vivants et réels qu’aucun d’entre nous. L’écriture ne représente pas une sorte de refuge, c’est aussi un lieu de danger. Il faut être très présent à la vie et la subir, pour pouvoir écrire. Ce Journal incarnait mon royaume. Il rappelle aussi que le doute, la vacuité et l’impuissance font partie du travail, alors il faut le comprendre et le supporter. Je me suis perdue et trouvée dans les livres, lieu de tous les possibles…

Dans ce Journal, vous faites une confidence pour le moins étonnante.  » A 3 ans, je me savais un écrivain, je l’étais avant de naître.  » Qu’est-ce que ça signifie ?

Mes parents se sont inquiétés de me voir déclamer des poèmes en dansant, alors que je n’avais que 3 ans. Le médecin leur a conseillé de m’apprendre à lire, parce qu’il a pressenti que c’est ce qui me liait à la vie. Lors de ma rencontre avec André Maurois, à 7 ans, je n’ai pas hésité à lui dire que j’étais moi aussi écrivain [ rires]. C’était une évidence, tant la réalité me semblait irréelle sans les mots. L’écriture est ma substance, je ne m’imagine pas autrement. Peut-être est-ce une faiblesse que d’avoir besoin de ça pour exister ? J’estime paradoxalement qu’il faut beaucoup exister pour être écrivain.

Pourquoi avoir attendu aujourd’hui pour publier ce Journal, allant de 1966 à 1972 ? Est-ce que ce sont des années charnières ?

Il se trouve que je n’en ai pas vraiment écrit avant et qu’après cette période c’était plutôt épisodique. Longtemps, je n’ai pas eu envie de le publier car il me semblait secret. Il a fallu du recul pour que je m’aperçoive que c’est une £uvre, d’où l’on voit surgir une personne tellement vivante. Je me suis souvenue d’elle avec ses hésitations, ses intervalles et ses imprévus. C’était émouvant de la retrouver. Je me suis même demandé ce qu’elle allait devenir, notamment lors de sa rupture avec son mari John. Mon Journal relate pourtant que j’avais déjà conscience de la disparition de la magie. La joie et la dépression se juxtaposent. Cette détresse semble quelquefois irréparable lorsqu’on la vit. En relisant ces pages, je me dis qu’on oublie qu’il y a une grande part de souffrance dans l’existence. Van Gogh, Baudelaire ou Gauguin ne savaient pas qu’ils deviendraient des noms dans un dictionnaire. Même si ce sont des  » ratés somptueux « , ils ne se sentaient rien. Dire que c’était moi cette fille déroutée du Journal

Une fille qui aspire à devenir une femme forte et libre. Avez-vous réussi ?

Par moments, je me dis que oui, plus que je l’espérais. Ma liberté est plus nuancée, puisque l’écriture m’est indispensable pour me sentir bien. J’aimerais parfois savoir quelle femme ou quel écrivain je suis. C’est très amusant d’être futile et coquette, mais je suis aussi façonnée de sentiments beaucoup plus terre-à-terre. Il est trop facile de planer, mieux vaut avoir une vie concrète pour prendre la plume. Je ne refuse rien de ce qui me compose.

Y compris les conflits avec votre mari, le peintre John Forrester. En quoi est-ce difficile de faire cohabiter deux créateurs ayant  » la passion de l’absolu  » ?

Nous étions trop fusionnels. Le Journal révèle à quel point je suis décontenancée. Tout à coup, la magie de l’amour n’est plus, or on ne la contrôle pas. Il est difficile d’agir quand on est dans l’état d’amour ou de désamour. J’estime qu’il faut être capable d’aimer, mais lorsqu’on se consacre autant à l’écriture ou à la peinture, on se situe dans une autre quête. Comment jouer sur les deux tableaux ? Je l’ignore… Comme en témoigne ce Journal, je cherche la pulpe et le noyau en moi quand j’écris. Chercher si loin en soi ne signifie pas qu’on se situe dans la complaisance, vis-à-vis des grandes joies ou des grandes douleurs. Au contraire, on en dit beaucoup sur tout le monde. Il est ridicule de critiquer le  » nombrilisme littéraire « . L’essentiel est d’être ses yeux à soi car tout peut passer à travers eux. On peut se découvrir dans un livre, parce qu’il nous amène là où on n’a jamais été.

Comment expliquez-vous que la souffrance soit si centrale dans vos écrits ?

Peut-être parce que j’y suis si perméable. Je la ressens avec beaucoup d’acuité et y résiste mal. Comment accepter la souffrance ambiante ? Je ne comprends pas comment on peut être aussi bêtement cruel et trouver normal que tant de gens soient victimes de  » l’horreur économique  » [ NDLR : titre de son célèbre essai]. En tant qu’écrivain, je la combats en me mettant à la place des gens. Je témoigne ainsi de mon indignation devant la prison qu’est ce monde violent et inexpressif. Cela me désole d’avoir été prophétique. Tantôt j’ai envie de pleurer de tristesse, tantôt je préfère rire de joie. Les choses empirent de façon visible. Tout est fondé sur des impostures ! Les mots  » crise  » et  » mondialisation  » masquent des réalités plurielles.

Qu’est-ce qui vous permet de  » ne pas renoncer  » ?

Je ne peux pas, sinon je n’existerais pas. Avec le langage, on peut faire entendre ce qui ne se dit pas, voire toute une vie. Mais il y a si peu de mots par rapport à ce qu’on perçoit et ressent. Ce qui nous sauve, ce sont les £uvres et la possibilité d’en faire, y compris en dehors de nos limites et de notre langage restreint. L’important est de les penser ou de les respirer, même si elles n’existent pas. Je n’ai pas l’impression que l’écrivain tient un rôle. Il incarne, d’une certaine façon, quelqu’un qui questionne la question et interroge le monde tout le temps, car rien ne va de soi. Quand j’étais enfant, la vie ne me suffisait pas, alors j’ai fait en sorte qu’elle le soit d’autant plus grâce à l’écriture.

KERENN ELKAÏM

L’essentiel est d’être ses yeux à soi car tout peut passer

à travers eux

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