Partir un jour…

Au cours de son histoire, la Belgique fut à la fois une terre d’émigration et d’immigration. Regard sur les raisons qui ont conduit de nombreux Belges à s’en aller, parfois très loin. Et analyse de la façon dont la présence étrangère a modifié – et enrichi – notre pays

Côté pile : les Flamands engagés dans les filatures de Roubaix, les paysans du Brabant wallon attirés par le rêve américain, quelques utopistes essayant de bâtir des cités idéales en Amérique latine… Côté face : les Italiens dans les charbonnages liégeois et hennuyers, les républicains espagnols fuyant le franquisme, les sans-papiers africains à la recherche d’un avenir meilleur… Et beaucoup d’autres encore, dont le voyage a eu la Belgique pour point de départ ou d’arrivée. Bien sûr, il était impossible de mentionner tous ces  » gens du voyage « . Nous avons donc privilégié l’exploration de certains recoins de notre histoire, au détriment de thèmes mieux inscrits dans la mémoire collective des Belges. C’est pour cette raison que les courants migratoires entre la Belgique et le Congo ne sont pas évoqués ici. Il y aurait pourtant des choses à en dire : en 1908, lorsqu’il devient une colonie belge, le Congo ne compte que 3 000 Européens présents sur son territoire. Au moment de son indépendance, en 1960, ce chiffre avait été multiplié par trente… En matière de migrations, les histoires individuelles et les destinées collectives sont toujours étroitement imbriquées. Explications avec Thierry Eggerickx, démographe et historien à l’Université catholique de Louvain.

Jusqu’en 1880, la Belgique a surtout été un pays d’émigration. Vers où partaient les Belges ?

Thierry Eggerickx : D’abord vers les pays voisins. Au xixe siècle, de nombreux travailleurs flamands se rendaient dans le nord de la France comme saisonniers ou pour s’y établir définitivement. Longtemps, les Belges furent la principale nationalité représentée en France. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir aujourd’hui la quantité de patronymes à consonance flamande dans les environs de Lille et de Roubaix. A cette époque, les frontières se traversaient très facilement.

Pour les candidats au départ, une autre possibilité était de tenter le grand saut vers les Etats-Unis…

Là, en revanche, il s’agissait d’une véritable aventure. Cela commençait avec la traversée de l’océan Atlantique : les immigrants voyageaient dans l’entrepont, dans des conditions d’hygiène déplorables. La mortalité en mer atteignait des proportions importantes. Une fois arrivé en Amérique, il fallait encore parvenir jusqu’aux régions d’installation : dans le cas des Wallons, c’était souvent le Wisconsin. Cette deuxième partie du voyage n’était pas non plus sans risque. Depuis son départ à Anvers jusqu’à son arrivée dans le Wisconsin, en passant par New York, le migrant était soumis à toute une série d’escroqueries.

Il fallait que la vie en Belgique soit pénible pour que les émigrants acceptent d’endurer tout ça.

Cette émigration vers les Etats-Unis est effectivement liée à un contexte de pauvreté. La maladie de la pomme de terre survient en 1845. Elle est suivie de mauvaises récoltes de froment et de seigle, ce qui provoque une terrible augmentation de la pauvreté. Il y a bien quelques années de rémission mais, à partir de 1853, c’est de nouveau la crise. A ce moment-là, les gens se disent :  » Il faut trouver une solution.  » Et l’une de ces solutions, c’est l’Amérique ! Néanmoins, ceux qui sont partis vers les Etats-Unis n’étaient pas les plus misérables. Il fallait posséder un minimum de biens pour pouvoir payer la traversée : une maison, quelques têtes de bétail, un lopin de terre…

Comment le mouvement de départ vers l’Amérique s’est-il enclenché ?

Selon la tradition orale, tout serait parti d’une personne de Grez-Doiceau qui aurait fait un voyage à Anvers, en 1852. Là, cette personne serait tombée sur une brochure vantant les nombreuses terres fertiles en Amérique. A son retour au village, les gens en auraient discuté ensemble et deux familles auraient, finalement, tenté l’aventure. Aussitôt, l’échange d’informations, notamment par le biais de lettres, a fonctionné : dès l’année suivante, 80 habitants de Grez-Doiceau s’embarquent pour les Etats-Unis. La vague retombe un peu en 1854, avant d’exploser en 1855. Les gens partent alors en masse. Des quartiers entiers sont vidés de leur population. Tous les villages aux alentours de Grez-Doiceau sont également touchés. On peut estimer qu’au moins 5 000 Wallons émigrent vers les Etats-Unis entre 1852 et 1857. Un véritable marché de l’immigration se crée. Les armateurs anversois engagent des agents recruteurs, chargés d’attendre les gens à la sortie des églises pour les inciter à partir.

Mais ce mouvement s’arrête très vite, dès 1857. Pourquoi ?

On a pu recueillir des dizaines de lettres, qui fournissent des témoignages très utiles. Dans un premier temps, les migrants encourageaient leurs connaissances à les rejoindre sur place. Mais, à partir de 1856-57, les courriers sont nettement moins optimistes. Ceux qui sont restés en Belgique s’aperçoivent que les conditions de vie là-bas ne sont pas si idylliques que ça. Il ne faut pas oublier que le Wisconsin, ce sont alors des terrains boisés, qu’il faut défricher. Par ailleurs, la situation en Belgique s’est améliorée entre-temps : le pays est sorti de la crise.

L’Amérique latine a également attiré les Belges. De quel type d’émigration s’agissait-il ?

C’étaient des tentatives de colonisation, nourries par un élan d’utopie. Le projet le plus sérieux a concerné Santo Tomas, au Guatemala : il avait été mis sur pied par le gouvernement, en 1843. D’autres colonies ont par la suite été créées au Brésil, en Argentine et au Mexique. Une partie d’entre elles avait notamment pour but de se débarrasser des délinquants et des prisonniers, en les envoyant dans ces pays lointains. Mais toutes ces tentatives se sont soldées par des échecs.

Au xixe siècle, une fois refermée la parenthèse de l’émigration vers l’Amérique, la plupart des mouvements de population se sont produits à l’intérieur même de la Belgique.

Avec le chemin de fer, les tramways vicinaux, la bicyclette, l’horizon spatial des gens s’élargit. L’essentiel de la migration s’effectue toutefois sur de courtes distances : le plus souvent, les gens vont s’établir 5, 10 voire 20 kilomètres plus loin. Il faut aussi mentionner les très nombreuses migrations quotidiennes. En développant un réseau très dense de transports en commun, le gouvernement voulait permettre aux gens d’aller travailler dans les bassins industriels tout en continuant à habiter dans leurs villages. Le but était de freiner l’installation des ruraux dans les communes urbanisées, mais aussi, de façon moins avouée, de protéger le travailleur d’idées jugées subversives et développées dans ces milieux urbains. En fait, c’est le contraire qui s’est produit… Jusqu’en 1900-1910, Bruxelles, Charleroi, Liège ou Anvers n’ont jamais cessé d’attirer de nouveaux habitants.

A partir de la fin du xixe siècle, ce n’est plus l’émigration, mais l’immigration, qui commence à devenir dominante en Belgique. Pourquoi ?

Tout simplement parce que la Belgique est un des pays les plus riches d’Europe. La Belgique a directement emboîté le pas de la Grande-Bretagne. C’est la tête de pont de la révolution industrielle sur le continent. Dès la fin du xixe siècle, un besoin de main-d’£uvre se fait sentir. Dans un premier temps, l’immigration sera surtout frontalière. De nombreux Français viennent chercher du travail dans les bassins industriels hennuyers. Les Allemands s’implantent dans la région de Verviers, les Anglais du côté de Bruges, les Luxembourgeois près d’Arlon, et les Néerlandais autour d’Anvers.

La fin de la guerre 1914-1918 va donner un nouveau coup d’accélérateur à l’immigration.

Deux raisons à cela. D’abord, il faut compenser les pertes survenues au front. Ensuite, les Belges commencent à dédaigner certains types de travaux industriels. La mine est considérée comme avilissante. Les zones de recrutement de la main-d’£uvre vont par conséquent s’élargir. On voit apparaître les premiers contingents de Polonais, de Tchèques, d’Italiens, ainsi que des Maghrébins qui, entre 1921 et 1923, constituent le premier groupe étranger dans la région de Charleroi. Originaires pour la plupart du Maroc et d’Algérie, qui sont alors des colonies françaises, ils ont transité par la France avant d’arriver en Belgique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont laissé si peu de traces dans les mémoires. Souvent répertoriés comme Français, ils échappaient aux statistiques officielles.

Ces migrations internationales sont-elles régies par des accords officiels entre Etats ?

Il y a eu quelques tentatives d’accords officiels dans les années 1920, notamment avec l’Italie. Mais, dans l’ensemble, il s’agit d’une immigration mi-organisée mi-spontanée. Le schéma est souvent le même : un petit groupe arrive à Châtelet ou à Châtelineau, et quelques semaines plus tard, il est rejoint par un contingent plus important. Tout cela grâce au bouche-à-oreille. Les charbonnages envoyaient aussi des recruteurs en Italie, avec pour mission de  » ramener  » en Belgique un maximum de travailleurs. Parmi les premiers immigrants italiens, certains ont même été payés pour retourner dans leur village d’origine afin d’y recruter d’autres candidats à l’immigration.

Non. A l’époque, l’immigration est le plus souvent temporaire. Quand on se penche sur d’anciens registres des étrangers, on observe d’incessants mouvements de va-et-vient des populations étrangères : une durée de résidence dans une commune industrielle, c’est deux, trois, voire quatre mois, pas plus. C’est une main-d’£uvre extrêmement mobile, sans attaches familiales. Ces gens-là vivent en groupe et donc, dès qu’une mine offre une petite augmentation de salaire, ils changent de charbonnage.

A l’inverse, les étrangers sont les pre-miers touchés en cas de récession économique.

Exactement. Le problème va se poser au début des années 1930 : le chômage monte en flèche, le niveau de vie se dégrade. Une des premières mesures que prend le gouvernement, c’est de fermer les frontières à l’immigration, de façon à redonner de l’emploi aux  » nationaux « . Mais ça ne marche pas du tout, car les Belges refusent de revenir travailler dans la mine. Et puis, n’oublions pas que, pour les industriels, la main-d’£uvre étrangère coûte moins cher. Elle est nécessaire pour faire tourner la machine.

La fin de la crise marque-t-elle immédiatement une relance de l’immigration ?

1936 et 1937 sont des années un peu meilleures. Dès ce moment-là, on va commencer à prospecter dans un certain nombre de pays de l’Est, comme la Tchécoslovaquie ou la Pologne. Par rapport aux années 1920, l’immigration devient plus organisée, avec des mesures visant à stabiliser les travailleurs. On fait venir des familles entières. On favorise aussi le regroupement entre les communautés. A cette époque-là, on voulait que les étrangers restent entre eux, pour qu’ils se sentent bien – alors qu’on encourage aujourd’hui la diversité culturelle. A la fin des années 1930, les patrons commencent par ailleurs à rechercher une main-d’£uvre qualifiée. C’est ainsi que la plupart des Polonais qui arrivent chez nous possèdent déjà une expérience du travail dans les mines, notamment en Allemagne.

Oui, mais cela prend cette fois des proportions énormes. Le gouvernement a déclenché la  » bataille du charbon « , et cela va de pair avec une explosion de la demande de main-d’£uvre. Dans un premier temps, ce sont de gros contingents d’Italiens qui arrivent. Cette immigration est régie par un accord officiel entre les deux Etats, signé en 1946. Mais, dix ans plus tard, la catastrophe du Bois-du-Cazier, à Marcinelle, donnera un coup d’arrêt à l’immigration italienne. Parmi les 262 victimes du drame, on dénombre 136 Italiens. En Italie, on se rend compte alors des conditions dans lesquelles travaillent ceux qui sont partis en Belgique, et des risques inhérents au métier de mineur.

D’autres pays vont donc prendre le relais pour fournir à l’industrie belge la main d’£uvre dont elle a besoin…

Des accords officiels voient le jour avec l’Espagne, en 1956, et la Grèce, en 1957. En 1964, deux autres conventions bilatérales sont signées : l’une avec le Maroc, l’autre avec la Turquie. Un accord sera également négocié avec le Portugal en 1977, alors que de nombreux Portugais sont déjà présents sur le sol belge.

En fait, le problème de l’intégration ne date pas d’hier. Déjà, dans les années 1940, les Italiens sont traités de  » macaronis « .

Même avant-guerre, la cohabitation entre Belges et étrangers ne s’est pas faite sans mal. On possède de nombreux témoignages sur la vie des immigrés dans les bassins industriels : ils étaient généralement mal logés, mal nourris, et faisaient des boucs émissaires idéaux. Dans les années 1920, les Maghrébins étaient déjà victimes de nombreux préjugés. L’immigration, surtout quand elle est massive, engendre toujours certaines frictions. Les Belges en ont eux-mêmes été victimes. Au xixe siècle, dans le nord de la France, dès qu’il y avait un problème, c’était la faute aux Belges ! Et comme ils parlaient le plus souvent flamand ou wallon, cela accentuait encore leur statut d’étranger.

Vous insistez beaucoup sur les facteurs économiques pour expliquer les mouvements migratoires. N’y a-t-il donc que cela qui motive les gens à partir de chez eux ?

Non, non. A ce sujet, les registres des étrangers fournissent une série de renseignements précieux, car ils mentionnent le motif de la migration. L’étude de ces registres montre par exemple l’arrivée de nombreux réfugiés politiques en Belgique vers 1936-1937. Ils viennent d’Espagne, d’Italie, d’Autriche et d’Allemagne, et ont quitté leur pays quand des régimes fascistes et nazis sont parvenus au faîte de leur pouvoir. La plupart d’entre eux se dirigent vers les grandes villes, notamment Bruxelles, mais certains vont aussi travailler dans les bassins industriels. L’immigration politique concerne aussi les années 1970, avec l’arrivée chez nous de Sud-Américains, notamment des Chiliens qui fuyaient la dictature de Pinochet.

Et l’immigration clandestine, c’est un phénomène récent ?

Difficile à dire, il s’agit par définition d’un phénomène non officiel. Depuis quelque temps, les autorités veulent un contrôle accru de l’immigration. La libre circulation, qui est de mise à l’intérieur de l’Union européenne, ne s’applique pas aux prin- cipaux demandeurs de migration, qui sont les populations pauvres des pays du Sud. Jusqu’au début du xxe siècle, au contraire, l’immigration était beaucoup plus libre. On traversait les frontières quasiment sans entraves. C’était un énorme marché du travail européen avant la lettre. Dans ce contexte-là, parler d’immigration illégale n’a pas beaucoup de sens. Le terme de légalité, par définition, est lié à la législation, aux contraintes qu’on impose à la migration.

Entretien : François Brabant

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