Parti pris

Méfiance ! Les rédacteurs des Constitutions démocratiques n’appréciaient guère les partis politiques : au xviiie et au xixe siècle, la plupart des auteurs les suspectent de fissurer l’unité de la nation là où la démocratie doit instaurer le règne de l’intérêt général et l’indépendance des gouvernants à l’égard des égoïsmes catégoriels. C’est l’époque du parlementarisme : les représentants du peuple choisis pour leur réputation ne sont élus que par une élite socioculturelle. Electrons libres, ces notables n’ont de comptes à rendre qu’à leur électorat local. L’essentiel des initiatives politiques émanent d’eux : le centre de gravité de la vie politique est l’assemblée aux mains d’hommes instruits. Les divisions de la société vont avoir raison de cette fiction.

En Belgique, le poids de l’Eglise, la misère ouvrière et le pouvoir francophone vont constituer autant de déséquilibres jugés insupportables. La société civile va dès lors s’organiser pour rééquilibrer ces rapports inégaux, clivant le pays en autant de mondes  » pilarisés  » dont les sommets se cristalliseront en partis politiques. Bref, ce ne sont pas les organisations partisanes qui divisent la nation, mais l’inverse. Pourtant, mis en cause dans le cadre d’affaires financières ou pour leur impuissance à réformer la société en profondeur, les partis ont aujourd’hui mauvaise presse. Injustice ?  » C’est un phénomène étrange, estime Vincent de Coorebyter, directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp). L’opinion publique, dit-il, regrette que les partis se disputent ; elle estime qu’ils travaillent mal à l’intérêt général, qu’ils campent sur des positions caricaturales… Il y a là comme un mythe pré-démocratique, comme la nostalgie d’un âge d’or imaginaire où l’Etat fonctionnait de manière consensuelle.. « .

Au parlementarisme a succédé la démocratie des partis. Des mandataires politiques y respectent la discipline de vote imposée par des états-majors puissants composés de leaders incarnant les diverses appartenances collectives. Mais, explique le Crisp, la pratique du compromis de ces professionnels de la politique les a amenés à restreindre leurs ambitions, poussant la démocratie des partis vers la crise de la représentation. Emerge ainsi une troisième phase : la démocratie d’opinion. Celle-ci est marquée par l’irruption des médias dans le jeu politique, la mise en avant de candidats d’ouverture connus par la presse, le flou artistique des programmes électoraux, l’expression constante de la voix du peuple par les sondages, Internet, etc.

Désormais, l’opinion infléchit certains choix, mais la transformation de la parole citoyenne en décision ne se fait pas pour autant comme telle. C’est ce qui amène le Crisp à conclure que  » la démocratie du public n’équivaut pas au pouvoir du public, alors que, dans la démocratie parlementaire et la démocratie des partis, les centres de gravité de la vie politique sont aussi ses centres de décision « . Mais si, dans la démocratie d’opinion, le public n’y dispose guère du pouvoir, où, alors, le centre de décision réside- t-il ? Toujours dans les partis ? Ou chez un autre acteur ? l

Les Partis et la démocratie éd. du Crisp, dossier n° 64, 128 pages.

Jean Sloover

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