Parlez-vous français ?

(1) Texto troisième, le français en séquences, Hachette Education/Erasme.

J’ai eu comme un petit choc, l’autre matin, en ouvrant ma boîte aux lettres. S’y trouvait un gros pli, en provenance de la rédaction du Vif/L’Express. Contenant un livre, plutôt volumineux lui aussi. Un livre de français à destination des élèves de 3e secondaire.

 » Si c’est pour me faire comprendre que je devrais me remettre à niveau et que mon français n’est pas très correct, ils auraient quand même pu faire passer le message plus subtilement « , me dis-je. Avant de me rappeler qu’il y a quelques mois une maison d’édition scolaire avait demandé l’autorisation de reprendre le texte d’une  » humeur  » pour un de ses ouvrages.

Et donc, elle était là, sous mes yeux légèrement surpris. Dans la section  » Etudier des textes « , la reproduction d’une rubrique consacrée au drame des banquiers luxembourgeois qui voient tous leurs clients belges partir les uns après les autres ( Le Vif/L’Express du 19 septembre 2003). Avec les lignes numérotées, histoire de pouvoir constater plus facilement que le premier mot de la 35e ligne est  » banque  » (tu m’étonnes, tiens !).

Sur la couverture du bouquin (1), les photos montrent Georges Simenon ou Julos Beaucarne. Et c’est là que j’ai compris que j’avais basculé d’un univers à l’autre. En une fraction de seconde, j’avais changé de camp. Je n’étais plus l’aimable fantaisiste qui commet ses pirouettes verbales ici ou là (mais de préférence ici, quand même). J’étais à présent un auteur officiel de la Communauté française de Belgique, qu’on coince dans les manuels scolaires, quelque part entre Edgar P. Jacobs et Stanislas-André Steeman.

Bientôt, j’allais me retrouver entouré de tas de nouveaux amis qui m’entretiendraient de leurs demandes de subsides ou du dernier jury auquel ils avaient été conviés. Bientôt, on m’inviterait à des colloques en compagnie d’autres officiels à colloques. Et, si je m’appliquais suffisamment, on donnerait sûrement mon nom à l’une ou l’autre école. Mais à condition que je meure d’abord.

En plus, en dessous du texte, les auteurs avaient ajouté l’indispensable liste de questions sans laquelle aucune phrase n’a droit de cité dans un livre de français. Des questions comme :  » Quel est le but de ce genre de texte ? » Jeunes futurs lecteurs, qui allez découvrir ma prose en français 2e heure et en réprimant un bâillement parce que vous avez passé toute la nuit devant la XBox, vous n’avez sûrement aucune idée de la réponse à cette question. Eh bien, ce n’est pas la peine de m’envoyer un e-mail pour me demander de vous venir en aide. Je n’en sais pas plus que vous. Je pourrais bien proposer :  » Gagner ma vie à la sueur de mon clavier, pour payer le loyer et les charges et avoir encore un peu de monnaie pour une boîte de pâtée pour le chat « .

Certes, je crains bien que ce genre de réponse soit indigne d’un auteur officiel de la Communauté française de Belgique. Mais que voulez-vous ? Je ne suis pas encore habitué à mon nouveau statut.

Marc Oschinsky

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