Où est l’homme ?

Après la relative claque d’Avignon, L’Histoire des larmes, de Jan Fabre, est à Anvers, dans une version remaniée. Une fable épique autour de l’homme et ses liquides déniés : larmes, urine, sueur

L’Histoire des larmes, au deSingel, à Anvers, du 8 au 15 décembre. Tél. : 03 248 28 28 ; www.desingel.be

Vendredi 8 juillet 2005, cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon. Entre huées et applaudissements, le public réagit, mais reste avant tout perplexe face à la création qui vient d’ouvrir la 59e édition du Festival d’Avignon : L’Histoire des larmes, de Jan Fabre. S’ensuivra une polémique médiatico-publique qui entachera l’ensemble de l’événement et dont l’artiste anversois sera la principale cible.

Oublions ces discours qui ont bousculé Avignon et la presse française, ces querelles sur l’avant-garde et le conformisme, l’élitisme et le  » tout public « , l’exploration théâtrale polymorphe et le culte sacré du texte… Revenons à l’artiste ou, plus exactement, à sa dernière £uvre en date. Un retour d’autant plus justifié que les créations de Jan Fabre ne sont pas de ces objets scéniques figés une fois leur première passée. Un rien maniaque, ce metteur en scène-auteur-plasticien-chorégraphe les remanie/ rectifie/précise après chaque représentation. Chez lui, le terme  » art vivant  » a réellement un sens. Et, ici, ce travail de remaniement a été particulièrement sensible. Jan Fabre et son équipe le concèdent d’ailleurs volontiers : le texte a été revu, voire coupé, et la pièce, resserrée, en veillant à mieux intégrer ses trois médiums (théâtre, danse et musique).

Résultat ? Tel que découvert la semaine dernière au Grand Théâtre de Luxembourg : une étrange mais magnétique alchimie entre grand-messe et tremblements scéniques, entre humour, douleur, poésie et dérangement. A l’image de cette première scène où sept corps (adultes) se réveillent, s’éveillent à la vie et se mettent à brailler/crier sans cesse. Une scène au départ presque grotesque, mais que la caresse mélancolique d’une harpe vient teinter de malaise, d’une peine réelle et profonde. Ou, plus loin, ce solo virevoltant et léger d’un danseur tenant dans chaque main un pulvérisateur de désodorisant, histoire de nettoyer l’air et son corps, au point de s’en asperger le fond du gosier et de devenir lui-même cracheur de déo, le temps de longues expirations. Ou, plus loin encore, ce petit homme nu, grassouillet, aux allures de putti, qui, du sommet d’une haute échelle, tente de récupérer dans la paume de ses mains la sueur qui perle sur son corps, pour régulièrement les offrir, implorant, en direction des cieux…

L’Histoire des larmes respire aussi un parfum lyrique. Une odeur qui n’est pas sans rappeler Je suis sang, une autre création de Fabre pour la cour d’honneur d’Avignon. Là non plus, pourtant, pas de chant ni de scénographie grandiose, mais la même manière d’occuper l’espace, de le gonfler d’une puissance presque imperceptible mais tangible. La même façon, aussi, de jouer du texte avec un haut sens de l’épique. Avec ceci en plus qu’ici Jan Fabre met régulièrement en voix son écriture en mariant celle-ci à un jeu sonore sournoisement obsédant (de magnétiques compositions, mêlant percussions et bruits répétitifs, signées Eric Sleichim), histoire de mieux plonger la succession de ses phrases dans un souffle qui, au-delà des mots, nous aspirent dans une dialectique aussi poétique que physique.

Et qu’importe si le texte se perd, ici et là, dans des ramifications multiples et complexes, au point d’en oublier ses auditeurs. Reste clairement à l’esprit une question qui martèle toute la pièce. Une question ô combien actuelle : où est l’homme ? Où est l’homme, dans ce monde au culte du corps clinique et cosmétique ? Où est l’homme, s’il refuse ce que l’eau de son corps produit ? Nier sa sueur, ses larmes et son urine, n’est-ce pas aussi nier le propre fait d’être en vie ?

Olivier Hespel

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