« On veut franchir l’Himalaya avec un tricycle! »

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Le sommet de Copenhague des 12 et 13 décembre doit entériner l’adhésion à l’Union européenne de dix nouveaux pays en 2004. Le Pr Franklin Dehousse annonce des lendemains qui déchantent

Dix capitales de l’Europe centrale, orientale et méditerranéenne ont les yeux braqués sur Copenhague. Ces 12 et 13 décembre, les Quinze doivent y approuver l’entrée dans l’Union européenne de la Hongrie, de la Pologne, de la République tchèque, de la Slovaquie, de la Slovénie, des trois pays baltes, de Chypre et de Malte. Presque tous les volets de la négociation sont bouclés, mais les pays candidats, mécontents du « paquet financier » qui leur a été présenté, suite à un accord péniblement conclu au sommet de Bruxelles du 25 octobre, font monter la pression depuis la semaine dernière. Non sans confusion, la présidence danoise a présenté d’ultimes propositions en vue du grand marchandage final. Une certitude: le processus d’intégration est à présent trop engagé pour faire marche arrière. Le point de non-retour est même dépassé depuis longtemps selon Franklin Dehousse, professeur à l’université de Liège et directeur des études européennes à l’Institut royal des relations internationales, qui dénonce avec force l’impréparation de l’élargissement et les risques de blocage d’une Europe à 25.

Le Vif/L’Express: La Commission européenne assure que le coût de l’élargissement est insignifiant par rapport au coût du non-élargissement. Que pensez-vous de cet argument ?

Franklin Dehousse: Je suis d’accord. Mais la Commission masque les défis. LongtempsAutrefois, elle a insistéait sur la nécessité de réformes internes préalables, à commencer par le vote à la majorité qualifiée pour des domaines comme l’immigration, la fiscalité ou la politique sociale. Les Quinze n’ont pas suivi ces recommandations et la Commission européenne s’est peu à peu aplatie. A partir du sommet de Nice de décembre 2000, elle n’a pas eu le courage de mettre les chefs de gouvernement face à leurs responsabilités. Dès lors, l’Europe à 25 ne sera pas plus puissante, comme on le dit, mais plus ingérable. En outre, à la première crise, on l’accusera d’être responsable, alors que la faute en incombera aux dirigeants européens actuels.

Ne se sont-ils pas prononcés, pour la plupart, en faveur d’un approfondissement de l’Union?

Le paradoxe est frappant: jamais les discours sur l’Europe n’ont été aussi ambitieux, aussi matamoresques, et notamment en Belgique, jamais les efforts acceptés par les gouvernements pour les mettre en oeuvre n’ont été aussi dérisoires. Aucun Etat membre ne s’est prononcé jusqu’ici pour l’abandon complet du droit de veto. Or, après l’élargissement, ce veto tuera l’Union. S’il faut réviser à 25 un traité européen avec la règle de l’unanimité, toujours en vigueur, c’est la mort du système. Refuser de réformer l’Union en profondeur, c’est vouloir traverser l’Himalaya avec un tricycle!

Les pays candidats ont-ils raison de se plaindre des propositions financières faites par l’Union européenne?

Les Quinze sont des pingres! Ils ont limité strictement le budget accordé aux dix pays candidats alors que des sommes proportionnellement beaucoup plus importantescolossales ont été allouées à l’Espagne et au Portugal après lors de leur entrée dans la CEE, en 1986. On arrive au résultat grotesque que les futurs membres, tous pour la plupart assez pauvres, se retrouvent contributeurs nets au budget européen dans les premières années après qui suivront leur adhésion. La Commission l’a finalement reconnu. A ceux qui s’inquiètent du coût de l’élargissement, il faut rappeler que la gestion d’un hinterland centre-européen déstabilisé reviendrait beaucoup plus cherz aux Quinze et serait bien plus désagréable! Mais ce n’est pas très judicieux de créer une Union européenne plus large et plus ambitieuse avec des pays plus pauvres et un budget global européen proportionnellement réduit. Cela n’a aucune logique.

Un rapport récent dont vous avez dirigé la rédaction (1), pointe l’absence de projet européen. La Convention sur l’avenir de l’Europe permettra-t-elle de rattraper la sauce?

Trop de retard a été accumulé depuis dix ans dans les réformes. La Convention ne pourra faire que des corrections limitées et tardives. De plus, la ratification du futur traité institutionnel sera beaucoup plus incertaine qu’on ne l’imagine. Que se passera-t-il si les Maltais et les Lituaniens, par exemple, décident de voter contre ? De manière générale, la Convention est face à un débat existentiel sur l’Europe de demain. Cela implique une véritable mutation de notre système politique, ce qui met beaucoup de nos gouvernants mal à l’aise. Mon pronostic est que la Convention va effectuer une série d’avancées utiles mais insuffisantes pour doter l’Union d’une vision à long terme.

Le débat sur l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne fait rage. Le président de la Convention, Valéry Giscard d’Estaing, a-t-il eu raison de prendre position?

L’épisode est positif à deux égards. On s’aperçoit que Giscard gère la Convention comme son gadget personnel, ce qui ne sera pas sans conséquences plus tard. En outre, sa sortie oblige les dirigeants européens à prendre position de manière plus claire et réfléchie dans la « question turque ». En son temps, la décision de l’Union d’accepter la candidature de la Turquie a été prise sans le moindre débat public, alors que la question est fondamentale. Cela étant, les Quinze ne sont pas obligés de donner, dès le sommet de Copenhague, une date pour le début des négociations avec Ankara. Avant tout engagement, il y a un « paquet »à négocier, dont la mise en oeuvre réelle des réformes récentes en Turquie et l’arrêt des blocages turcs sur la défense européenne.

Sur le fond, l’arrivée de la Turquie signifierait-elle la « fin » de l’Union, comme le pense Giscard?

La polémique est le reflet de l’hypocrisie ambiante. A partir du moment où les pays membres ont décidé d’élargir l’Union à 25 ou à 30 pays, ils ont fait un choix, celui de renoncer à l' »Europe puissance » au profit de l' »Europe espace ». Depuis dix ans et la décision de lancer la monnaie unique, il n’y a plus de grand projet européen. Elargie jusqu’à l’Europe orientale, l’Union deviendra encore davantage un instrument de coopération économique destiné à stabiliser des régions pauvres et fragiles. L’arrivée de la Turquie dans cette « Europe espace » aura un impact minime et sera plus un gain qu’une perte. Ceux qui s’inquiètent, comme l’ancien président français et d’autres responsables politiques, regardent l’avenir dans un rétroviseur. Ils font semblant de croire que notre Europe a encore les ambitions des années 1960.

L’autre grand débat de cette fin d’année concerne le Pacte de stabilité et de croissance. Faut-il en assouplir les règles, compte tenu des dérapages budgétaires de l’Allemagne, de la France et du Portugal?

Il ne s’agit pas tellement d’y introduire plus de souplesse, mais, à mon avis, d’avoir une vision plus ambitieuse de la coordination économique et des procédures plus crédibles. Cela dit, si la conjoncture économique reste morose, de nouvelles critiques sont prévisibles. En réalité, on ne le voit pas encore, mais nous sommes entrés dans une phase de déstabilisation latente de la monnaie unique, dont le Pacte de stabilité et de croissance garantit la crédibilité. Tout ce qui se passe en ce moment sera payé à terme, vous verrez. L’euro tient la route, mais le jour où les Etats-Unis et le Japon bénéficieront d’un environnement économique plus performant, alors, on s’apercevra que l’eau monte dans le bateau Europe. La Commission a eu raison de proposer une réforme.

La Commission est la gardienne de l’intérêt général européen. N’est-ce pas étrange de voir son président qualifier le Pacte de « stupide »?

C’est le capitaine qui casse son radar, liquide son équipage et, finalement, torpille son propre navire ! Comme souvent avec Romano Prodi, une idée intéressante aboutit à une catastrophe tactique. Certes, le Pacte de stabilité est un costume mal taillé. Mais cela ne signifie pas qu’il faut se promener tout nudans la rue ! Il faut simplifier les mécanismes institutionnels et mieux coopérer entre Etats. Les commissaires européens Pedro Solbes Mira et Pascal Lamy ont écrit là-dessus des choses beaucoup plus intelligentes. Je note d’ailleurs que Prodi, après avoir qualifié le pacte de « stupide », propose maintenant de le renforcer! D’un professeur en économie, on serait en droit d’attendre au moins qu’il ne confonde pas la gestion d’une monnaie avec la conduite d’un pédalo. De pareils épisodes nuisent profondément à la crédibilité de l’institution.

Entretien: Olivier Rogeau

(1)Ce rapport (« The enlargement: opportunities and threats », F. Dehousse et W. Coussens, Studia Diplomatica, 2001/4, pp 1-139) a été très critiqué par Romano Prodi.

« Dans une Europe à 25 ou à 30, l’arrivée de la Turquie aurait un impact minime et serait plus un gain qu’une perte ».

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