On la kiffe c’te putain d’langue de ouf

Le verbe court, les mots qui sonnent. Quand le prince Laurent se met à parler comme le père Guy Gilbert qui tchatche (cause) comme les ados qui taxent le verlan de leurs rempas (parents), c’est la fête au français. Qui a dit zarbi (bizarre) ?

Leurs hippies de vieux fumaient la moquette (tenir des propos incohérents, dire des bêtises) en se passant le disque de Woodstock en boucle. Aujourd’hui, ils trouvent ça old school ou de la daube (synonyme de navet), ces glandeurs d’adolescents shootés ( » drogués « ) de pur bonheur, pour reprendre l’expression fétiche du présentateur Arthur sur TF 1 ou sur Fun Radio. Les jeunes les plus trash (provocants, hard, aurait-on dit jadis), voire gore (pis que trash), adoptent le style gothic du chanteur Marilyn Manson, look et maquillages noirs sur un teint livide. Mais l’adolescent lambda laisse simplement dépasser son calebut (dérivé de calebar) d’un futal (froc) dix fois trop large.

Les détails vestimentaires et les tics de langage sont autant de signes de reconnaissance d’un groupe d’âge qui a toujours cherché à se démarquer de ses prédécesseurs, faisant du neuf avec du vieux, puisant son inspiration û mais l’influence est à double sens û tout à la fois au cinéma, à la télévision et dans la publicité.

A l’occasion d’une langue française en fête, voici donc un exercice de style et la transcription écrite d’un langage oral dont la correction orthographique n’est pas assurée. Et tant pis si ce pastiche est un peu lourd (pas très réussi), voire relou (lourd, en verlan), ou si ça fait des plombes (longtemps) qu’à Uccle, ou dans tout autre quartier branché, on ne tchatche (parler) plus ainsi. Ou, enfin, si une journaliste de mon espèce se la pète (faire le malin) à essayer de vous imiter. Comme l’écrit Bruno Coppens dans Vu d’ici, aujourd’hui, même le père Guy Gilbert, i’parle comme les jeunes. Alors demain, ce sera le prince Laurent…

Première règle d’or, l’adolescence est le temps du tout feu tout flamme. Pas de demi- mesure. C’est : excellent (répété à l’envi en articulant bien le X), à l’aise, trop top, trop délirant ou carrément dément. On dit  » yes « , quoi (interjection ponctuant toute discussion jeune), en y mettant l’expression et le geste, ce qui manifeste une approbation nettement plus enthousiaste qu’un simple  » oui « . Ou, au contraire, c’est nul à chier, à fond ou, en verlan, à donf.

Dans le registre de tout ce qui foire, l’élève ou l’étudiant est d’ailleurs intarissable. Aujourd’hui, il ne rate plus une épreuve. Selon les variantes, il a losé un exam’ ; il a carrément tout faux ou il s’est fait massacré ( sic !). Car il n’a rien capté ou catché (compris). Tout cela à cause du prof, bien sûr, qui, selon les nuances, craint trop(être nul), a fait fort (exagéré), lui bourre le fion (ennuyer), le tue (embêter) ou cote au fusil-mitrailleur (très sévèrement).

Mais, attention, il ne faut plus trop se fier au sens premier d’un mot. Quelque chose de mortel ou de la mort qui tue n’est ni assommant ni dangereux, mais, au contraire, génial. C’est tout l’art du décalé, l’esprit de contradiction du jeune, influencé peut-être par sa dose quotidienne de violence cathodique.

Deuxième caractéristique : à l’âge des boutons d’acné, on est susceptible. On se froisse d’avoir été complètement nié (ignoré), laissé dans le vent (ne pas avoir été écouté), avec la peur d’être cassé (voir ses effets coupés), à prononcer en traînant sur la dernière syllabe et avec un geste de la main allant du nord-est au sud-ouest.

C’est qu’ils ne sont ni indulgents ni patients, ces jeunes. Ils se prennent rapidement la tête (s’énerver). Cela les gonfle ou les saoule tout aussi vite. Dans ces cas-là, quand ça pue trop, autrement dit, si c’est la zone (nul), ou si c’est trop blindé (plein de monde), ils se taillent, se tracent ou s’arrachent. Action. Bouge. Move. Les enfants du zapping ont déjà décroché. Parce qu’il est ouf de chez ouf (fou en verlan), ce condensé de parler de jeunes ? Désolée d’avoir taxé (volé) votre verbiage et chouré (autre synonyme de dérober) vos expressions. C’est qu’on la kiffe (aimer) grave, nous, les vieux, cette langue qui vit.

www.fetedelalangue.be

Dico des ados branchés, par Dominique Louis et Serdu (Norina).

Vu d’ici, revue trimestrielle de la Communauté française, dont le n° 14 est consacré à l’adolescence.

Dorothée Klein

Ce qui  » tue  »

n’est pas mortel mais génial

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