« On est plus vieux que la Belgique »

A l’ombre des hauts-fourneaux, dans l’odeur âcre de la cokerie, le visage noirci ou ébloui par les flammes, fondeurs, maçons ou électriciens sont les derniers témoins des temps glorieux. Un héritage défendu bec et ongles. Reportage

La Meuse, une péniche silencieuse dans la nuit, des cheminées crachant leur venin… Paysage surréaliste d’eau, de labeur et de feu, tout droit sorti d’un tableau de Constantin Meunier, de Pierre Paulus ou d’Oswald Poreau. A Seraing, le temps semble s’être arrêté à la révolution industrielle.

La rue de la Gare est déjà bien éveillée en ce petit matin du vendredi 24 janvier. En face de la cokerie, dans le local du syndicat socialiste, la FGTB, on distribue aux travailleurs de Cockerill Sambre des foulards rouges. On embarque les drapeaux ainsi que Tchantchès, symbolisant l’esprit frondeur du Liégeois, habillé en bleu de travail d’Usinor. On entonne: « Et rik et rak, on va skèter l’barake… » Direction: Luxembourg, au Grand-Duché. Ambiance bon enfant à bord des cars. Le français se fait gouailleur, pimenté de wallon, d’italien…

Midi. Le conseil d’administration du groupe Arcelor (fusion du sidérurgiste français Usinor, du luxembourgeois Arbed et de l’espagnol Aceralia) se tient à l’avenue de la Liberté, à quelques minutes à pied de la gare. « C’est la lutte finale… » Escarmouches entre quelques ouvriers, chauffés à blanc par quelques verres de cognac ou de pèket, et des forces de l’ordre, venues en nombre.

Le majestueux bâtiment du géant sidérurgique, à la façade sculptée, porte encore l’inscription de l’Arbed taillée dans la pierre claire. Exemple de classicisme et d’élégance, qui contraste avec l’univers quotidien de Jean-Marie (47 ans). Mal rasé, les moustaches et les cheveux en bataille, il est régleur à la cokerie, entre les friches industrielles. A l’ombre du haut-fourneau 6, dont la réfection est aujourd’hui condamnée, un dédale de passerelles, de rails, de courroies, de conduites de gaz neuves ou désaffectées, de tas de coke fumant… renvoie au Germinal de Zola. Ici, les métallos ont des gueules de mineurs, le visage noir surmonté d’un casque. Impression de vétusté, de déglingue dans une odeur persistante d’oeufs pourris.

Les travaux de réparation ne sont pas encore terminés à la batterie de fours à coke où une explosion a fait, le 22 octobre dernier, 3 morts et des dizaines de blessés. « Cela s’est passé à 70 mètres de moi. Depuis, je prends toujours des médicaments, explique Jean-Marie. Quelques mois auparavant, un électricien était mort électrocuté sous mes yeux.Je suis resté trois jours sans dormir.Les accidents concernent de plus en plus les sous-traitants. En faisant appel à des extérieurs, on voit parfois arriver des étrangers qui ne parlent pas un mot de français. Allez leur expliquer les règles de sécurité! »

Chauffagiste de formation, Jean-Marie est entré à la cokerie en 1983, après deux ans passés chez Valfil. « A l’époque, seules les femmes n’étaient pas des salariées de Cockerill. Mais, entre-temps, on a sous-traité les travaux les plus dangereux.  » Au réglage des fours à coke, Jean-Marie n’en court pas moins, lui aussi, des risques d’explosion. « A une température ambiante de 70 degrés, il y a également des dangers d’évanouissements, d’asphyxie, de brûlures… » Un salaire annuel – « Un des meilleurs! » précise Jean-Marie – de près de 25 000 euros brut par an, en travaillant un samedi, un dimanche et un jour férié sur deux.

Même pour leurs collègues de la sidérurgie à froid, les métallos de la filière à chaud, particulièrement ceux de la cokerie, des hauts-fourneaux et des aciéries, demeurent des personnages impressionnants, assez « fous » pour s’approcher si près du feu. « En 1999, on nous a roulés dans la farine, poursuit Jean-Marie. Les gens n’ont jamais eu confiance dans les repreneurs français d’Usinor. Tout ce qui les intéressait, c’était la force commerciale et le réseau de distribution de Cockerill. Voici quelques mois, dans le cadre du plan ISO 9001, on a dû mettre par écrit tous nos trucs de métier, transmis de génération en génération. Maintenant, ils vont partir avec notre savoir-faire! »

Rancoeur, amertume. De l’autre côté du pont, à Ougrée, au haut-fourneau B, également menacé d’extinction, on broie aussi du noir. Décor similaire de courroies, de hangars, de passerelles, de bennes, de cheminées massives, dans un vacarme de ventilateur et de refroidisseur, qui donne à l’industrie lourde tout son sens. Flamboyante, ondoyante, la fonte sort, à 1500 degrés, dans un bouquet d’étincelles, du creuset du haut-fourneau. Dehors, des wagons thermos sont prêts à la recevoir et à la transporter vers l’aciérie de Chertal, située à vingt kilomètres.

Au poste de commande du haut-fourneau, Enrico (35 ans), queue de cheval grisonnante, trône au milieu d’une quinzaine d’écrans d’ordinateur et de télévision où l’on voit notamment le fondeur à côté de sa coulée. « Mon grand-père a travaillé au laminoir. Il me demande quand on se mobilise. Mais les gens sont cassés. » Gradué en chimie, Enrico est trop jeune pour penser à la prépension. « Je tourne sur Internet. On cherche des camionneurs, des plafonneurs, des menuisiers… Je suis prêt à tout, même à devenir éboueur. Mais ce qui me va loin, ce sont les questions de mon gamin. Il se demande si on aura encore les moyens de faire des courses, de partir en vacances… A 11 ans, comment le motiver à étudiersi tout s’arrête ici? »

Au réfectoire, les mines sont renfrognées. Un délégué syndical se veut optimiste: « Le communiqué du conseil d’administration d’Arcelor précise que « les investissements importants de réfection des hauts-founeaux » ne sont pas réalisés, explique-t-il. Mais cela n’exclut peut-être pas toute réparation qui permettrait aux hauts-fourneaux de fonctionner jusqu’en 2010. » Gagner du temps, le plus possible, espérer un retournement de situation. Le regard noir, Fabrice, contremaître, évoque les six semaines de grève menée en 1982, les 30 000 manifestants à Bruxelles. Comme si l’histoire se répétait.

Au lieu-dit Chertal, à Herstal, entre la Meuse et le canal Albert, Giuseppe, 56 ans, fils d’un métallo poseur de voies, se souvient. « J’ai commencé à travailler ici comme électricien à 16 ans. Il s’agissait alors de l’usine Espérance-Longdoz. Deux ou trois jours après mon entrée, le divisionnaire FGTB venait nous expliquer que nous n’étions pas compétitifs par rapport aux Japonais. Pendant quarante ans, on n’a cessé de nous dire qu’on ne travaillait pas assez bien, que la conjoncture était mauvaise, que le prix de l’acier était trop bas… Au début des années 1980, au moment du « plan Gandois », certains travailleurs, parmi lesquels je figurais, étaient devenus de véritables guérilleros. On a bloqué des bateaux, des trains, on a pillé des usines. Tout cela pour survivre. On a ainsi sauvé Chertal, où a été installée une nouvelle coulée continue. »

Dans cette île couverte d’oiseaux, tout est disproportionné: les hangars, les camions, les grues… Mais, aussi, le pont à mitrailles duquel un jeune sous-traitant est tombé voici trois ans. Vingt-deux mètres en chute libre. Mort sur le coup. « Depuis, ils m’ont chargé de veiller au respect des règles de sécurité par les sous-traitants », explique Guiseppe.

A l’aciérie, dans l’atelier de réparation, quelques maçons procèdent à la réfection de poches à fonte. L’un d’entre eux, visage fermé, porte un casque sur une perruque. « Il a aussi un « faux nez » et une « fausse oreille », des séquelles de brûlures. Mais, à 61 ans, ce spécialiste du réfractaire ne peut pas prendre sa prépension tant qu’il n’aura pas transmis le métier à un plus jeune. »

Au sortir de la coulée continue, les brames, rougeoyantes, imposantes, s’empilent avant d’être transformées au laminoir à chaud en tôles de trois millimètres d’épaisseur. « Quand j’ai été électrocuté pour la première fois, projeté à plusieurs mètres, avec des membres cassés, brûlés, les vieux m’ont dit: « C’est le métier qui rentre », raconte Giuseppe. A la deuxième électrocution, j’ai pensé que ce n’était pas normal. Puis, un jour, en 1979, au laminoir, une pile de brames s’est effondrée et a tué un copain. Depuis, la sécurité, pour moi, c’est une obsession. Dès qu’il y a du désordre dans un laminoir, c’est l’accident. » Giusseppe jette un coup d’oeil sur les vestiaires avec douches. « Quand j’ai commencé à travailler, on se lavait dans des seaux. » Puis, mi-crâneur, mi-rigolard: « Ils ne fermeront pas mon usine! »

Mais, en ce lundi 27 janvier, l’aciérie et le laminoir à chaud de Chertal sont quasi déserts. La FGTB est allée chahuter le conseil d’entreprise de Cockerill, au château de Colonster, sur le campus universitaire de Liège. La CSC a tenu une assemblée générale. Christian, 44 ans, y assistait. « J’ai commencé à travailler à l’aciérie à Chertal, en 1983, à l’ouverture de la nouvelle coulée continue. Les vieux me disaient que la boîte allait fermer dans les six mois. Mais, pour moi, Cockerill, c’était « la » société où l’on faisait carrière, le plus gros employeur de la région, à la renommée internationale, qui ne pouvait pas crouler. Quand, dernièrement, en 2001, on a encore inauguré une nouvelle coulée, on s’est dit qu’on était tranquille pour dix ou quinze ans. Aujourd’hui, si Arcelor touche à des maillons de la chaîne à chaud, c’est la fin annoncée de la sidérurgie intégrée à Liège, y compris de la filière à froid. « 

Electriciens au laminoir à froid à Jemeppe-Kessales, René, la quarantaine soignée, d’origine polonaise, et Bruno, tout juste 30 ans, du sang italien dans les veines, sont du même avis. « Bien sûr, les tôles peuvent venir d’autres sites. Au début, on nous dira que le transport ne « coûte » rien. Mais après… » René et Bruno ont pris congé vendredi dernier pour aller manifester à Luxembourg. Bruno raconte: « Le premier jour de travail, René m’a dit: « N’oublie pas que le plus importantest de rentrer chez toi, sain et sauf. » Dans des halls de stockage de 35 mètres de hauteur, on se sent tout petit. Tout est lourd: ailleurs, on parle de kilos; ici, de tonnes. »

Comme beaucoup d’autres métallos, Bruno a étudié à l’Institut provincial de l’enseignement secondaire (Ipes), à Seraing, avant d’être engagé au laminoir. « Désormais, sans perspectives professionnelles pour ses jeunes, cette école technique, jadis de très haut niveau, est en train de péricliter », regrette René. Puis, lyrique: » C’est l’âme d’une région qui meurt. On ne peut pas supprimer ainsi deux siècles d’histoire. On est plus vieux que la Belgique! » Son collègue, « José-l’Espagnol », acquiesce: « C’est l’ironie du sort. Même si nos parents ou nos grands-parents étaient autrefois bergers quelque part dans les montagnes d’Espagne, d’Italie ou d’ailleurs, on se sent tous, d’abord, belges, wallons ou liégeois. » Sur la Meuse, une péniche passe…

Dorothée Klein,

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