Offrandes rock

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Une montagne de blues signée Chris Rea, une intégrale Ferrat et du Bowie à tous les étages : voici les mastodontes de fin d’année

Au moment des fêtes, le rituel des rentables compilations semble immuable. Le big bazar de cette fin 2005 est sans aucun doute le (Blue Guitars) de Chris Rea (V2 Records). Pas tellement dans la forme ou le spectaculaire de l’objet qui évoque un épais 33-tours cartonné, mais bien dans la dimension zinzin de l’entreprise : le chanteur anglais connu pour ses ballades maladives s’est offert le trip de sa vie, soit onze CD et un DVD de blues ! Dix-huit mois d’enregistrement, 128 titres et toute la pâte du blues : mélancolique, rugueux, désespéré, frénétiquement présent,  » mississippesque « . Chris Rea nous embarque ici dans un véritable voyage dont le blues constitue la matrice imaginaire, servant de marchepied à d’autres sonorités pas forcément jumelles : flamenco, soul-music, tex-mex, chanson, rock, jazz, gospel. Le tout classé selon des styles ( Gospel Soul Blues & Motown, Country Blues) ou des géographies ( Electric Memphis Blues, Texas Blues, Chicago Blues). Cette monumentale lubie pourrait rebuter mais, la passion de Rea stimulant son inspiration, on ne voit pas les albums passer : très long fleuve d’apparence tranquille, le blues revu par le Britannique monomaniaque charrie suffisamment de scories et de pépites, d’alluvions mélodiques et de cascades roboratives pour emporter tous les scepticismes. Et, comme Picasso, Rea s’exprime aussi en période bleu/blues, signant les peintures plutôt réussies d’un coffret frappadingue qui mérite un coup de folie d’achat.

Changement de décor avec le box Jean Ferrat (Universal), soit 6 CD et 130 chansons de réalisme socialiste mâtiné de romantisme viril, balancé par la célèbre voix du crooner rouge. A sa manière, Ferrat est une formidable photo d’époque : celle de la seconde moitié du xxe siècle où certains ont traduit la générosité des sentiments en prenant l’idéologie communiste comme meilleur compagnon de route, quitte à fustiger les excès soviétiques à Prague ou ailleurs. Moustache frémissante (qu’il a laissé pousser après un séjour à Cuba…), belle gueule de play-boy mature, voix cérémonielle, arrangements brelliens, culture littéraire engagée (Aragon), Ferrat écrit des anti-tubes qui finissent parfois par en devenir ( La Montagne, Ma France, Aimer à perdre la raison). Bizarrement, sa plus célèbre chanson ( La femme est l’ avenir de l’homme) ne fait pas partie de ce coffret, mais l’ensemble restitue le parcours de ce vendeur millionnaire bien avant Cabrel ou Goldman. Les chansons, même emphatiques, hors époque ou simplement empreintes d’idéologie avouée ont curieusement tenu le ressac du temps. Le talent, sans doute.

On peut, grosso modo, analyser The Complete Studio Recordings d ‘ABBA (Universal) de la même manière : le groupe suédois a construit une £uvre d’apparence très marquée par son époque (les années 1970-1980) et, malgré les froufrous vestimentaires et les nunucheries des artefacts musicaux, quelque chose d’emblématique persiste. Pas les pochettes ni les ragots  » people  » d’amour loupées du double couple Björn/ Agnetha et Benny/ Frida, mais une poignée de titres spleen. C’est en effet dans la pop maso de Thank You for the Music ou The Winner Takes It All que les auteurs de Dancing Queen réalisent au mieux leur karma. A noter, un CD de raretés, un DVD live et documentaire, un autre, très conseillé, de clips millésimés, et l’irrésistible emballage en faux nubuck-velours bleu…

A côté de cela, le double DVD Le Chanteur Daniel Balavoine (Universal) présentant une rétrospective filmée du (mini) mythe Daniel Balavoine souffre d’un déficit musical et d’images globalement datées. Ethnologiquement intéressante, la visite des plateaux de télévision de la France des années 1976-1986 est techniquement pauvre – moche vidéo délavée – et musicalement engoncée dans une variété rock surannée. Pourtant, quelque chose survit de tout cela, sans doute le côté coq de combat utopiste du coléreux petit Daniel. Capable de deux ou trois grandes chansons et de regarder la France giscardienne – puis mitterrandienne – dans les yeux. Néanmoins, cela semble un peu juste pour passer à la postérité.

Pour en finir avec les anthologies/apologies, signalons la réédition du Songs of Freedom de Bob Marley (Universal), coffret de quatre CD auquel est venu s’ajouter le DVD Rebel Music qui plonge au c£ur de l’histoire de la star, fils d’un capitaine (blanc) de l’armée coloniale britannique et d’une paysanne jamaïquaine. Sacré mélange, sacrés rythmes nègres qui ont contribué – un peu – à changer le monde de la musique populaire… Tout cela étant déjà une vieille histoire, un goût plus prononcé pour le contemporain pourrait vous amener à The Work of Director (EMI), une ambitieuse collection DVD qui a déjà honoré, entre autres, Spike Jonze et Michel Gondry. La nouvelle livraison est consacrée aux travaux de Stéphane Sednaoui, Anton Corbijn, Jonathan Glazer et Mark Romanek, réalisateurs respectivement français, hollandais, britannique et américain. Tous louvoient entre différentes disciplines (clips, pub, courts-métrages, etc.) et chacun bénéficie d’un DVD perso nanti d’un livret cossu. Romanek est le plus mammouth des quatre, signant le  » clip le plus cher de l’histoire « , soit 7 millions de dollars pour le futuriste Scream de Michael & Janet Jackson. Esthétisant ses éclairages au maximum, Romanek apparaît comme le César des batailles vidéo, mettant son talent visuel au service de productions épaisses (Lenny Kravitz, un superbe Bowie, un trop sexy En Vogue…), laissant le champ filmique en feu derrière lui. Glazer travaille plus dans la marge des groupes inquiets, signant le labyrinthique Karmacoma de Massive Attack ou le Street Spirit de Radiohead dans un noir et blanc solaire. Ce N/B que l’on retrouve dans plusieurs de ses pubs, notamment la très drôle quête de prêtres en folie pour… Stella Artois ! Sednaoui est un photographe passé à la réalisa-tion : son travail est plus caméléon et sensoriel. Il détecte la pulsion du groupe et la traduit en mouvements : sa réalisation la plus connue étant le célébrissime Give It Away des Red Hot Chili Peppers. Le dernier des quatre vidéastes abordé par cette série est Anton Corbijn, batave au style très identi-fiable : image hyper-graineuse, univers poétique décalé et montage narratif aux antipodes du fast-edit à la MTV. Corbijn est devenu le  » clippeur  » attitré de Depeche Mode et a beaucoup bossé pour U2, Echo & The Bunnymen et d’autres Britanniques. Sans oublier nos compatriotes de Front 242, captés en version ovoïde à la Cité administrative de Bruxelles. Nullement virtuose, peu apte aux effets clinquants, le fils de pasteur calviniste qu’est Corbijn s’avère le plus imaginatif de la bande. Le documentaire qui lui est consacré n’est pas seulement un casting de têtes couronnées (Bono, Michael Stipe, Dave Gahan de DM, Lars Ulrich de Metallica, etc.), mais aussi une réflexion appropriée sur le sens de l’image dans la musique.

Ce thème est familier à David Bowie, le prince du travestissement toutes époques : il revient dans l’actualité via deux DVD Audio qui ont l’avantage d’être (re)mixés en 5.1 Surround. David Live et Stage (EMI) offrent donc deux périodes de la vie de Bowie dans un environnement sonore inédit et étonnamment réaliste, puisqu’il donne l’impression à l’auditeur d’être dans la salle, et pas seulement face à la scène. Le premier des deux DVD capture cinq concerts donnés au Philadelphia Tower, en juillet 1974, alors que Bowie est en pleine fièvre soul, revisitant ses classiques sous arrangements satinés et mélodramatiques. Changement radical avec Stage, enregistré quatre années plus tard, alors que David est en pleine trilogie berlinoise. Le son évoque la banquise electro – avec quinze ans d’avance – et les tonalités métalliques proches de l’hypnose. Un impressionnant réfrigérateur… Si vous ne possédez pas d’équipement en 5.1, David le magnanime vous offre de redécouvrir son £uvre via un triple CD ( The Platinum Collection, EMI) qui reprend 57 de ses titres, pour la plupart très connus.

Philippe Cornet

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