Non conçu pour la scène, ce Requiem colore de sa sincérité universelle un spectacle total d’une beauté renversante. © pascal Victor

Ode à la perte

A La Monnaie, Romeo Castellucci fait danser le Requiem de Mozart. En dressant le catalogue de toutes les destructions planétaires, il plonge le public dans un joyeux désespoir. Paradoxal et sublime.

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Parce qu’il est sobre, grave, humble et infiniment tendre, parce qu’il traduit l’indicible et jette un pont entre l’âme et l’au-delà, parce qu’il est l’œuvre d’un des plus grands génies de tous les temps composant une messe aux portes de son trépas, le Requiem (1791, inachevé) de Mozart (1), lumière consolante, soleil noir, est de l’or en barre.

Dépourvu d’intrigue ou de ligne narrative, non conçu pour être porté à la scène, il colore cependant de sa sincérité universelle un spectacle total d’une beauté absolument renversante, créé par Romeo Castellucci au Festival d’Aix-en-Provence à l’été 2019. La Monnaie le propose en ses murs, en dédiant les représentations aux Ukrainiens «adultes et enfants, qui apprennent à leurs dépens ce que signifie être inexistants»… Parti de l’idée mozartienne que «la mort est la meilleure amie de l’homme», le metteur en scène italien y célèbre l’aboutissement de toutes choses dans un immense bal tragique qui fascine autant qu’il tourmente.

N’espérez pas échapper à la commotion qu’il induit: vous pleurerez. De l’ouverture, qui montre une très vieille femme grimpant dans son lit et s’effaçant sous les draps, à la tombée du rideau, cent minutes plus tard (l’opéra inclus des extraits de pièces méconnues de Mozart), sur la vision d’un vraie petite fille de quelques mois, assise toute seule au milieu du néant. Un compte à rebours, un fading out comme origine de toute beauté terrestre, qui recommande d’assumer pleinement le mot fin, de le glorifier, au travers d’une fête où la danse constamment se poursuit. Car ça bouge beaucoup, sur scène. Remarquablement exécutée par les choristes de l’ensemble Pygmalion (sous la conduite brillante du chef français Raphaël Pichon), la syntaxe gestuelle emprunte aux folklores heureux, radieux, fleuris de toutes les latitudes, tandis que défile, en grosses lettres, un lugubre atlas des extinctions successives de la planète. Ça part des trilobites, ça passe par les dinosaures, les dodos, les australopithèques et toutes ces villes, civilisations, langues, religions et œuvres d’art mortes, détruites, anéanties par notre faute, ou pas. Mycènes, Antioche, Oradour-sur-Glane, les Cathares, les jardins suspendus de Babylone, le phare d’ Alexandrie, la Bastille, le palais du Coudenberg, le théâtre bombardé de Marioupol, des pans entiers du monde évanouis sous nos yeux. Et ce catalogue, bien sûr, nous conduit progressivement, avec une angoisse croissante, au temps présent de nos existences. C’est notre requiem que joue l’orchestre. Et voilà pourquoi ces corps en mouvement, conscients de leur nature de futurs cadavres, sanctifient la vie et nous arrachent tant de larmes…

C’est notre requiem que joue l’orchestre.

(1) Requiem de Mozart, à La Monnaie, à Bruxelles, jusqu’au 14 mai.

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