Numerus clausus : à quoi bon ?

La presse s’est fait l’écho du désarroi des étudiants de médecine, qui se sont entendu dire plusieurs fois pendant leurs études : oui, non, peut-être, à condition que, oui au diplôme et non au numéro d’Inami, etc. Quoi de plus anxiogène et de révoltant que ces doubles messages, quelle image lamentable de notre belgitude qui se joue du sort d’étudiants, tel un chat joue avec la souris avant de la croquer, avec le même cynisme inconscient ! Mais si la façon dont le numerus clausus est appliqué en Belgique et en Europe est critiquable, son fondement reste par contre tout à fait justifié. La médecine n’est pas un marché comme les autres, et l’équation  » plus de soins = meilleure santé  » ne vaut que pendant les campagnes électorales. Les mécanismes sont en réalité beaucoup plus subtils. Sur le marché de la santé, le corps médical contrôle à la fois l’offre et une partie non négligeable de la demande. La durée d’une hospitalisation dépend du type et de la gravité de la maladie, mais aussi du taux d’occupation à atteindre pour les lits. A pathologies égales, les antibiotiques sont beaucoup plus prescrits dans les pays où les patients ne sont pas inscrits chez un médecin généraliste particulier (France et Belgique, par exemple). La santé n’est pas un bien de consommation comme les autres. Elle est un investissement à long terme dans un capital médical mais aussi et surtout social et humain, dans des habitudes de vie et une solidarité intelligente. C’est à peu près le contraire de ce qui se passe actuellement. Glorifiée de ses prétentions salvatrices (qui justifient d’ailleurs les budgets que l’on sait), la médecine se voit contrainte de soigner tous les maux de notre temps, rapidement, efficacement, et  » transdisciplinairement  » s’il vous plaît. C’est de ce mensonge que naît le sentiment de frustration de beaucoup de médecins, obligés, tant dans les services d’urgence qu’en médecine générale, de faire des  » soins palliatifs sociaux « , d’accompagner avec la meilleure volonté et quelques médicaments ces vies abîmées. Dans notre société, le statut de malade justifie beaucoup de choses, ce qui explique aussi l’immense paperasse qui envahit les cabinets médicaux.

 » Ecouter toujours, soigner souvent, guérir parfois.  » A ces trois missions qui donnent le ton juste sur la vraie grandeur de notre métier, j’ajouterai :  » Interpeller le monde social et politique sur les maux de notre temps : solitude, rentabilité, flexibilité, et stress du bonheur.  » Il faut recentrer l’activité des médecins sur une médecine utile, et inventer des moyens humains pour empêcher la médecine de se prescrire trop elle-même. l

Par Jean-Marc Feron, médecin généraliste

La médecine est contrainte de soigner tous les maux de notre temps. Il faut surtout l’empêcher de se prescrire trop elle-même…

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content