» Nous sommes tous des juges Burgaud « 

Le juge d’instruction est désormais le principal accusé de l’affaire d’Outreau. Mais gare au lynchage médiatique avertit un haut magistrat

Pour les Belges, qui, en 1996, ont vécu en direct sur le petit écran les rebondissements de la commission Dutroux, il y a un air de déjà-vu. L’audition du juge Fabrice Burgaud par la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire d’Outreau a, elle aussi, été diffusée en direct sur les principales chaînes de télévision françaises. Au-delà de ce périlleux exercice de démocratie télévisuelle, c’est la figure du juge d’instruction qui se retrouvait sous les projecteurs. Le juge Burgaud est-il le seul responsable du dramatique fiasco de l’enquête sur les abus sexuels perpétrés sur des enfants de la Tour du Renard, dans la banlieue de Boulogne-sur-Mer ? Doit-il payer seul cette accumulation d’erreurs judiciaires qui a entraîné l’incarcération – pendant trois ans, pour certains – de 13 innocents, finalement tous acquittés ? Jean-Yves Monfort, président du tribunal de grande instance de Versailles, craint qu’on ne fabrique un bouc émissaire. Et revient sur une affaire où il voit d’abord le  » reflet d’une société qui doute « .

Vous allez à contre-courant de l’opinion en dénonçant les attaques à l’égard du juge Burgaud.

E J’appelle surtout au sang-froid. On fait à ce jeune magistrat un véritable procès de Moscou. On n’a pas idée de la pression exercée sur ce garçon pour lui faire avouer une faute. C’est d’autant plus scandaleux que je suis certain que ni l’Inspection judiciaire ni le Conseil supérieur de la magistrature – j’en prends le pari – ne seront en mesure de relever une faute déontologique dans son dossier ni une erreur de procédure à son encontre. Il n’a sans doute pas été le juge idéal, il a peut-être été maladroit, mais ce qu’il faut examiner, c’est le fond de la procédure. Ce qui a heurté ces gens, c’est la façon dont ils ont été traités – et je les comprends. Mais ce n’est pas en offrant la tête de Burgaud à l’opinion qu’on réglera ce problème.

Mais la détention provisoire subie par ces personnes, acquittées, est inacceptableà

E En effet. Seulement, depuis trente-cinq ans, la loi considère la détention provisoire comme exceptionnelle, la règle étant la liberté. Or, en 2006, de 20 000 à 25 000 détenus, c’est-à-dire de 30 à 40 % de la population carcérale, sont en détention provisoireà Cette situation n’a, jusqu’ici, pas ému grand monde. Au contraire, l’opinion réclame encore plus de répression. J’ai dû défendre l’un de mes juges qui avait laissé en liberté un jeune homme soupçonné d’avoir violé une jeune fille de 15 ans. Le journaliste local m’a demandé si je comptais sanctionner le magistratà Quant aux députés qui font mine de découvrir la situation, ils ont la possibilité de visiter à tout moment les prisons et de constater ce qui se passe. On touche ici à l’un des paradoxes de cette affaire. L’opinion veut plus de sécurité et les lois votées par les parlementaires vont dans ce sens. Et l’on s’étonne maintenant que des innocents soient incarcérés… Mais tous les détenus provisoires sont présumés innocents !

Vous mettez aussi en cause la presse, l’opinion et même la façon dont sont considérés les délits sexuels.

E L’opinion publique change de cap au gré des émotions et des circonstances. Aujourd’hui, le crime sexuel commis sur un enfant est devenu le crime le plus grave, l’expression du mal absolu. Les braqueurs à répétition ou les grands assassins, comme Landru, ont incarné en leur temps le mal absolu. Il existe actuellement une sensibilité particulière sur les affaires de m£urs, qui sont le point de rencontre de nos angoisses. De la même façon, la parole des enfants victimes devait être réhabilitée. On n’écoutait pas assez cette  » vérité qui sort de la bouche des enfants « . Il faut se rappeler les titres de la presse durant l’instruction de l’affaire d’Outreau :  » Le quartier de l’horreur « ,  » La cité de la honte « ,  » L’affaire des abuseurs d’enfants « . Mais, contrairement à d’autres enquêtes, le juge d’instruction ne disait rien. Et puis, soudain, bien après l’arrêt de renvoi, on assiste à un retour complet de balancier. La presse ne trouve plus de mots assez durs pour stigmatiser le juge Burgaud et la justice. Comme si cette dernière avait trompé son monde. Elle avait  » promis  » une exemplaire affaire de m£urs, et voilà qu’elle reconnaît l’innocence des personnes désignées…

Du coup, on ne parle plus des enfants abusés. Certains ont, pourtant, été véritablement victimes, mais pourquoi ont-ils accusé des personnes à tort ? Que s’est-il passé ?

Vous n’épargnez pas non plus les avocats ?

E Dans cette affaire, la défense n’a pas tout à fait occupé son créneau. Je vois aujourd’hui apparaître les visages de défenseurs prestigieux, mais quand sont-ils entrés dans ce dossier ? Lors de l’instruction, la défense ne s’est pas beaucoup fait entendre et on n’a pas vu beaucoup d’avocats sur les marches du palais de justice de Boulogne-sur-Mer pour en appeler à l’opinionà

Ne craignez-vous pas que l’on vous soupçonne de faire preuve de solidarité de corps et de soutenir, envers et contre tous, vos collègues magistrats ?

E Je vais vous surprendre : la solidarité de corps dans la magistrature n’existe pas ! C’est une idée reçue. Pour des raisons historiques, la magistrature donne l’impression de faire corps. Tout y contribue : la robe, la solennité des débats, mais c’est un mythe. Très peu de magistrats, d’ailleurs, se sont souciés du sort du juge Burgaud. Personne n’a volé à son secours, ni sa hiérarchie ni ses collègues. Imagine-t-on une telle attaque dirigée contre un cheminot, par exemple ? La France entière serait paralysée par une grève générale !

Lors de l’audience solennelle du tribunal de Versailles, vous avez eu cette phrase un brin provocante :  » Nous sommes tous des juges Burgaud.  »

E Je pense, en effet, que ceux qui ont pris position dans ce dossier – juges, avocats, policiers, journalistes, élus – sont tous, symboliquement, des  » juges Burgaud « . Cette affaire, c’est, bien sûr, d’abord la mise en scène d’un divorce entre l’opinion – qui réclame des histoires simples, édifiantes – et une justice de plus en plus complexe,incompréhensible dans son discours et parfois contradictoire. Mais je considère que cette affaire révèle, surtout, les doutes, les interrogations et les valeurs fluctuantes de notre société. Il faudra que des historiens et des sociologues la démontent du début à la fin. Ils y verront la marque des inquiétudes et des contradictions de notre époque. Ils y trouveront une société qui n’a plus de références et varie au gré des événements, des médias et de l’opinion. Nous sommes tous le reflet d’une société qui doute. Et ce n’est pas en brisant le miroir ou en fabriquant des boucs émissaires que nous parviendrons à résoudre cette crise. Nous avons besoin, au contraire, de temps, de recul et de sérénité. Et aussi, peut-être, de courage pour reconnaître qu’une société a finalement une justice à son image. l

Jean-Marie Pontaut

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