Nous allons vers la fin du système patriarcal

A 73 ans, elle ne cache pas son âge et reste ultra-active. Elle sera prochainement à l’affiche d’un film français, termine un livre sur le bien vieillir , sort un nouveau DVD d’aérobic pour les seniors, a renoué avec le théâtre… Jane Fonda reçoit à Los Angeles, dans la maison de son nouvel amoureux, un producteur de musique de 69 ans. L’éternelle activiste de gauche s’enflamme pour Obama, s’indigne contre le Tea Party, s’enthousiasme pour la révolution arabe et évoque sa foi récente. L’élégante ambassadrice de L’Oréal, à la minceur et au maintien de danseuse, a gardé tout son charme, qu’elle exprime parfois dans un français impeccable. Jane Fonda ne fait jamais rien à moitié, même les interviews.

Le Vif/L’Express : Vous venez de remonter sur scène, à New York, à Los Angeles, après quarante-six ans d’absence, dans une pièce difficile où vous jouez une femme vieillissante et malade. Avez-vous toujours besoin de challenges ?

Jane Fonda : Oui ! J’aime les défis. Après avoir suivi les cours de l’Actors Studio, j’avais eu de mauvaises expériences au théâtre et n’en gardais pas un bon souvenir. Alors, quand on m’a proposé cette pièce, 33 Variations, de Moisés Kaufman, j’ai trouvé que c’était l’occasion de renouer avec les planches et de comprendre enfin ce que mon père, Henry Fonda, aimait tant. Il adorait jouer au théâtre, beaucoup plus qu’au cinéma. En trouvant à mon tour du plaisir sur scène, je lui rends hommage et je boucle la boucle. J’appartiens au type même de la fille à papa . Mon père était froid, glacial même, et j’ai toute ma vie quêté son affection et son admiration. Cette expérience théâtrale était le moyen de faire enfin la paix avec lui et de découvrir ce qu’il avait pu ressentir sur scène. Il était vraiment avec moi tous les soirsà

Je suis à un âge où l’on veut voir les choses de près , dites-vous. Même la mort, comme le personnage que vous interprétez ?

Je sais exactement comment je souhaiterais mourir, entourée des miens, dans mon lit, si c’est possible. Je n’ai pas peur de la mort et je crois que si l’on sait comment on veut terminer le voyage, on sait aussi comment y parvenir. Un jour, je me souviens, je parlais de cela avec mon ami Michael Jackson. Je lui expliquais avec force détails le déroulement de mon enterrement et, je vous jure, il s’est presque évanoui en entendant cela ! Il était tellement effrayé par la mort.

Vous avez été opérée d’un cancer du sein il y a un an. Tout va bien aujourd’hui ?

J’avais une tumeur non invasive, que l’on m’a enlevée. Si j’ai ensuite subi quelques séances de chimio, c’était juste par précaution. Ce genre d’événement vous pousse à un questionnement existentiel, mais tout va très bien maintenant, Dieu merci ! Comme tout le monde, j’ai peur de la maladie, mais surtout de celles qui touchent l’esprit. Car je crois qu’il faut apprendre à ne pas subir les infirmités inhérentes à l’âge, mais essayer de les transcender. La pièce que je viens de jouer tourne autour de l’obsession de Beethoven, qui ne cesse de créer des variations sur un thème musical unique. Et, à l’époque, il était déjà à moitié sourd ! Monet, lui, a peint parmi ses plus belles toiles alors qu’il devenait aveugle. Je crois que c’est une leçon à retenir : il est important de ne pas se définir soi-même – et encore moins de définir les autres – uniquement par des handicaps.

Votre livre, dont la parution aux Etats-Unis est prévue en septembre, se veut une sorte de manuel du bien vieillir . Ressentez-vous les effets de l’âge ?

Bien sûr ! J’ai une hanche et un genou artificiels, ma vue est moins bonne, je bouge moins viteà Je vieillis, comme tout le monde. Mais je suis parfaitement consciente d’être privilégiée. Non seulement je bénéficie de bons gènes, mais j’ai eu les moyens de suivre des thérapies et de faire aussi un peu de chirurgie esthétiqueà

Toute votre vie, vous avez cherché à être parfaite, pour plaire d’abord à votre père puis aux autres hommes. Reconnaissez-vous aujourd’hui que ce n’est pas la perfection qui importe, mais le fait d’être soi-même ?

Il y a trois ans, j’ai lu une traduction de la Bible par le philosophe William Bridges. Alors que, dans les versions traditionnelles, on parle d’être parfait , à l’image de Dieu le père, là, il était dit qu’il était important d’être entier . Ce n’est pas du tout pareil ! Personne n’est parfait, et nous devons apprendre à vivre avec nos parts d’ombre. Avoir compris cela fut une sacrée étape pour moi, car je ne me suis jamais beaucoup aimée. Il y a des gens qui ont la chance d’être tellement entourés d’affection pendant leur enfance qu’ils sont bien dans leur peau . [Elle dit cela en français.] Mais certains d’entre nous n’ont pas eu cette chanceà Cela m’a pris très longtemps de réaliser que tout allait bien quand même et que je n’étais pas une mauvaise personne.

Depuis quelques années, vous vous définissez comme une chrétienne féministe . Barbarella aurait-elle trouvé la foi ?

La foi émerge souvent de la souffrance. Mon père était athée, j’ai été élevée sans religion et aucun de mes maris n’était croyant. Après mon divorce d’avec Tom (Hayden), j’ai eu une expérience somatique . Pour la première fois de ma vie, j’ai réalisé que je n’avais plus peur de me retrouver sans homme. Que tout irait bien dorénavant, quoi qu’il arrive. J’ai crié : C’est Dieu , et ça l’était ! Nous sommes faits de molécules d’étoiles et quand nous commençons enfin à être nous-mêmes, nous sommes Dieu ! Ce fut une fabuleuse expérience. J’ai pensé alors à la troisième étape du programme des Alcooliques anonymes, qui dit : Nous avons décidé de confier notre volonté et nos vies aux soins de Dieu tel que nous le concevions. Je sais, vous vous dites : Oh, come on, c’est de la mà new age ! Pourtant, j’ai vraiment ressenti dans mon corps la présence d’une puissance supérieure. C’était complètement nouveau pour moi. Plus tard, j’ai rencontré Ted Turner, athée lui aussi, mais fin connaisseur de la Bible. Il vivait non en Californie, mais en Georgie, un Etat très religieux. J’ai commencé à côtoyer des gens qui allaient à l’église très régulièrement, comme Jimmy Carter, baptiste pratiquant. Puis j’ai suivi des cours d’étude biblique età ce fut horrible !

Vous avez alors découvert la mouvance chrétienne féministe, qui redonne un vrai rôle aux femmes de la Bible. Qu’est-ce ?

J’ai lu les ouvrages d’Elaine Pagels, professeure à Princeton [NDLR : Dan Brown s’est beaucoup inspiré de ses travaux pour son fameux Da Vinci Code]. J’ai étudié ensuite dans l’un des plus grands centres théologiques d’Atlanta, où j’étais l’une des rares Blanches, et découvert que le christianisme pouvait être autre chose qu’une religion d’hommes blancs où Marie n’était même pas considérée comme une discipleà Ma foi est encore et sera probablement toujours pleine d’incertitudes, mais c’est maintenant une part de ma vie.

Votre idée de la religion est assez éloignée de celle dispensée par les conservateurs du Tea Partyà

J’ai vécu dix-neuf ans en Géorgie – avec, puis sans Ted – et j’ai passé beaucoup de temps avec des ultraconservateurs, d’autant que je cherchais toujours des fonds pour mes associations. Ils ne me considéraient pas comme une vraie chrétienne, mais je respecte le fait que suivre à la lettre les enseignements traditionnels de la Bible fasse du bien à certains. Tant que cela ne nuit pas à d’autres, je n’ai pas de problèmes avec cela. Mais c’est totalement contraire à ma foi et à ma façon de penser. Je ne pourrai jamais adhérer à un mouvement comme le Tea Party. Les gens n’ont pas compris pourquoi je restais en Géorgie si longtemps, mais être une activiste de gauche à Hollywood, c’est facile ! Si vous voulez vraiment faire la différence, il faut vivre, ou du moins essayer de comprendre, la réalité de la majorité des gens. Cette expérience de vie dans un tel milieu m’a obligée à écouter, avec plus de compréhension et de compassion. Ce que je déteste avec le Tea Party, c’est qu’il est pratiquement impossible d’argumenter avec ses membres, d’expliquer que, malgré nos différences, nous partageons une même humanité et qu’il pourrait être possible de se comprendre.

Vous pointez la masculinité toxique comme étant l’une des causes de l’apparition de ce mouvement conservateur. Qu’est-ce à dire ?

Le fondamentalisme, dans ce pays, a commencé dans les Etats du sud-est. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’ils ont perdu la guerre de Sécession ! Et quand les hommes perdent, que ce soit une guerre, un travail ou autre chose, ils deviennent violents. La masculinité est tellement toxique lorsqu’elle se manifeste de cette manière-là ! Pas seulement ici, mais partout dans le monde. Je crois cependant que nous allons vers la fin du système patriarcal. Et il n’y a aucun doute que le leadership en la matière est féminin. C’est la raison pour laquelle mon travail politique est centré sur les femmes et les filles. Si vous les rendez fortes, vous avez une chance d’améliorer le monde.

Pourquoi dites-vous qu’ il n’y a rien de plus dangereux que la bête sauvage qui sommeille en nous ?

Chez nos dirigeants, il y a presque toujours un divorce total entre leur tête et leur c£ur. Ce n’est pas le cas chez Obama. Sa tête et son c£ur sont connectés. C’est un féministe ! Le féminisme n’a pas besoin d’être lié au genre sexuel. Le féminisme est une question de conscience, pas de sexe. Je crois qu’Obama est un bon être humain. Contrairement à d’autres.

Croyez-vous que Barack Obama peut faire bouger les choses ?

En mai 1968, j’étais à Paris. Tous ensemble, ouvriers et étudiants, tous ensemble contre de Gaulle. [Elle scande en français.] Comme beaucoup d’autres, je croyais à l’époque que le changement pouvait être radical et rapide. D’autant que les choses bougeaient aussi à Mexico, aux Etats-Unis, partout dans le monde. On se disait : Ça va arriver ! Et puis, ce n’est pas arrivéà Avec l’âge, on réalise mieux la nature intrinsèque du changement. C’est un processus lent, très lent. Il faut l’admettre. Comme il faut admettre qu’Obama n’est pas parfaità Mais rendons grâce au Tea Party et à Sarah Palin ! Ils sont si éloignés de ce que l’Amérique est vraiment que je crois que cela peut faire exploser le Parti républicain et entraîner la réélection de Barack Obama. Je l’espère en tout cas !

Suivez-vous les événements actuels dans les pays arabes ?

Bien sûr ! Ce qui se passe dans cette région du monde est vraiment incroyable. Toutes proportions gardées, cela me rappelle Mai 68. Est-ce une coïncidence que cela arrive alors qu’il se passe également ici des choses étonnantes, comme au Wisconsin ? [NDLR : en mars, des milliers de fonctionnaires ont protesté contre les projets de loi du gouverneur républicain visant à restreindre le pouvoir des syndicats.] Cela advient aussi en Ohio. Il se déroule quelque chose, ici, en ce moment ! Tout un mouvement est en train d’apparaître, et c’est la classe ouvrière qui en est à l’origine.

N’est-ce pas un peu grâce aux Français, en particulier à Simone Signoret, que vous avez acquis une conscience politique ?

Simone Signoret a eu un effet extraordinaire sur moi. Elle fut un modèle. A peine arrivée en France, à la fin des années 1960, j’ai été embarquée dans des dîners avec Simone, Yves [Montand], Costa-Gavras : ils ne cessaient de parler politique ! J’ai découvert qu’il existait officiellement un Parti communiste et que cela n’inquiétait personne ! C’est Roger Vadim et Simone qui m’ont également sensibilisée à ce qui se passait alors au Vietnam. Je ne pense pas que je serais devenue l’activiste que je suis si je n’avais pas été enceinte – car on est alors comme une éponge, on s’imprègne de tout – en 1968, en France. Ces événements n’ont pas bouleversé le monde ni renversé le gouvernement, mais ils ont profondément changé des gens comme moi. Si les étudiants et les ouvriers peuvent voir leur intérêt commun et qu’il surgit un leadership, tout peut arriver. Oui, le grand soir peut arriver, on ne sait jamaisà

PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENCE PIVOT PHOTO : BETH A. KEISER/CORBIS

Les événements de 1968 n’ont pas bouleversé le monde mais ils ont changé des gens comme moi Chez Obama, la tête et le c£ur sont connectés. C’est un féministe !

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