Notre jardin des délices

Pourquoi le jeu, futile ou dangereux, est-il aussi universellement répandu?

Michel Overloop, Bruxelles

Pour satisfaire notre moi, le travail (sous toutes ses formes) et les liens affectifs ne suffisent pas. Ces deux comportements sont, par la force des choses, dépendants de l’extérieur. Ce sont les  » autres » qui leur confèrent une valeur d’usage. Dans le premier cas, il s’agit d’un contrat, lors même qu’il ne serait ni équilibré, ni équitable. L’affection, elle, suppose la disponibilité d’une personne ou de quelques autres à notre égard.

Reste à nourrir cette part de nous-même qui ne sollicite pas le commerce d’autrui. En ce sens, on peut la considérer comme le domaine de la gratuité, comme ce qui ne dépend que de nous. C’est la sphère du jeu. Là, autrui est l’objet volontaire de notre consommation. Personne n’étant contraint de participer à un jeu, chacun donc le fait pour soi. Toute forme d’obligation annule le jeu en tant que tel. Nous jouons pour nous, pour évaluer nos capacités, pour nous divertir, pour vivre une espérance passive ou pour exercer un micro-pouvoir.

Les échecs sont le jeu comme mesure d’une capacité intellectuelle … toujours à démontrer. L’adversaire est l’outil à tester ma valeur. Le divertissement par le jeu est solitaire, même dans la foule, sinon il s’apparenterait à un processus où l’affection (ou son contraire) confère à l’autre une importance décisive. Telle est la différence entre jeu et sport (de compétition). Les loteries et les jeux de hasard ne vivent que d’une espérance de gain. Celle-ci ne dépend ni de notre effort (obtenir quelque chose par son mérite), ni d’une conviction (religieuse, morale, politique …). Rien ne la justifie si ce n’est un droit à la chance absurde mais étonnamment vivace. Enfin, le jeu peut exprimer une façon de dominer l’autre hors des normes sociales. Par exemple, battre ses partenaires au poker. Là, le statut des personnes ne compte plus. On est le plus malin, le plus roué, le plus patient… Que sais-je encore? Mais on l’est plus que les autres. On les tient. On les possède, on les domine.

Le jeu est donc le jardin des délices de notre moi. Certes, y baguenauder peut coûter cher, mais que ne paierait-on pas pour se donner à soi-même ce contentement intime que le travail n’offre guère? L’affection, il est vrai, est plus satisfaisante mais dépend d’autrui pour survivre. On peut comprendre que chacun, selon son tempérament, cherche – pour une part, au moins – à ne dépendre de personne.

Le problème n’est donc pas le jeu, indispensable respiration de notre moi, mais son excès … comme s’il pouvait exister dans la modération.

Jean Nousse,

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