» Notre ami Kagame « 

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Naguère très critique à l’égard du président rwandais, Louis Michel n’a plus cessé, depuis l’an dernier, de prendre sa défense. Même lors de la récente polémique sur la responsabilité de Kagame dans l’attentat du 6 avril 1994. Eclairage sur la politique africaine de la Belgique

Depuis son arrivée à la tête de la diplomatie belge, Louis Michel n’a pas ménagé ses efforts pour redonner du relief à la politique étrangère de la Belgique, devenue anémique au cours des années 1990. Il a multiplié les périples en Afrique centrale, lancé, en vain, l’idée d’un partenariat eurafricain pour la paix, secoué ses homologues de l’Union peu préoccupés du sort de la région des Grands Lacs et utilisé des missi dominici pour mieux cerner les intentions des acteurs en place : les Congolais Kabila père et fils, le Rwandais Kagame, l’Ougandais Museveni…

Sous le regard de Paul-Henri Spaak, dont le portrait trône dans son grand bureau de la rue des Petits Carmes, l’artisan du retour au pouvoir des libéraux s’est vite manifesté sur tous les fronts. Ses prises de position en pointe contre Haider et Pinochet, qui visaient à insuffler un sens éthique à la diplomatie belge, l’ont promu champion européen des droits de l’homme. Toutefois, sur le continent noir, il n’a pas tardé à prendre la mesure des rivalités européennes et du jeu américain. Sa volonté de restaurer la présence de la Belgique dans la région s’est heurtée à des réalités qui l’ont conduit à s’interroger sur les capacités à gouverner de Laurent-Désiré Kabila et à critiquer à mots de moins en moins couverts Paul Kagame, l’homme fort du Rwanda.

Le nouvel élan des relations belgo-rwandaises, porté par la demande de pardon exprimée par Guy Verhofstadt en avril 2000 – le Premier ministre s’était excusé, à Kigali, pour l’attitude du gouvernement Dehaene, qui avait retiré les Casques bleus belges du Rwanda en plein génocide -, ne tardera pas à subir sa première épreuve autour du principal dossier d’actualité de l’heure : la guerre au Congo. Début 2002, le RCD-Goma, le mouvement rebelle téléguidé par Kigali, accuse Michel de  » rouler  » pour le président Joseph Kabila, qui a succédé à son père assassiné en janvier 2001.

Le torchon brûle alors entre Bruxelles et Kigali. Lors d’une brève visite à Bukavu, Louis Michel a été marqué par sa rencontre avec une jeune fille de 14 ans, enceinte après avoir été violée par la soldatesque du RCD. Le ministre a pris alors la mesure des exactions commises au Kivu par les rebelles et l’armée rwandaise. Indigné, il demande des explications à Kagame. Ce dernier s’emporte contre le chef de la diplomatie belge et juge que ses initiatives  » sèment la confusion  » dans le dialogue intercongolais.

A l’instar des médiateurs sud-africains, Kigali reproche ensuite à Michel d’avoir appuyé fortement l’accord partiel de Sun City, conclu en avril 2002 entre Kabila fils et le chef rebelle Jean-Pierre Bemba, leader du MLC, accord qui a entraîné l’isolement de l’autre guérilla, celle du RCD. De son côté, le ministre des Affaires étrangères n’hésite pas à raviver la polémique l’été suivant. Selon lui, la situation exceptionnelle du Rwanda, suite au génocide de 1994,  » ne peut se traduire éternellement par un manque de démocratie « . Réaction outragée de Kigali, pour qui  » le Rwanda n’a rien à apprendre de Louis Michel et de la Belgique en matière de démocratie « .

Dès l’installation de la coalition violette socialo-libérale, Michel, resté aux Affaires étrangères, rentre dans le rang, adoptant un  » profil bas  » dans bien des dossiers. Le poids des pressions américaines suite à l’attitude anti-guerre de la Belgique lors de la crise irakienne ? Le contrecoup de certaines attaques dans la presse du nord du pays ? La grosse fatigue consécutive à son opération de la hanche, en décembre dernier ? Le chef de la diplomatie s’est, en tout cas, converti à la Realpolitik, au Proche-Orient comme en Afrique. Il a, notamment, encouragé un dégel dans les relations entre la Belgique et Israël, après une période de glaciation déclenchée par le dépôt d’une plainte contre Ariel Sharon, en juin 2001, sur la base de la loi de compétence universelle, texte embarrassant dont le gouvernement a encouragé l’abrogation.

De même, Louis Michel s’est fait, depuis 2003, l’ardent défenseur du chef de l’Etat rwandais. Feignant d’ignorer le score stalinien de Kagame à l’élection présidentielle et la fébrilité de son régime, qui muselle les opposants, le ministre a blâmé, lors de sa visite au Rwanda, en octobre dernier, les observateurs européens, pour qui le vote était entaché de fraude.  » Ces élections ont donné des résultats indiscutablement pas contestables « , a-t-il martelé. Au Vif/L’Express, il dira plus tard avoir découvert un nouveau Kagame,  » un homme libéré, aimable, plein d’humour, dégageant une sérénité tranquille et déterminé à se faire aimer de son peuple « .

 » J’ai tiré Kagame des flûtes « 

Emu par l’accueil chaleureux reçu à Kigali, Louis Michel a jugé  » spectaculaires  » les avancées du plan de réconciliation rwandais. Ces louanges belges auraient, dit-on, fait grincer des dents dans les milieux diplomatiques français. Pour le ministre, l’attitude du président Kagame, qui réduit au silence ses adversaires politiques suspectés de jouer la carte de l’ethnisme, est  » logique et cohérente  » :  » Moi aussi j’irais jusqu’à interdire, en Belgique, les partis liberticides, au risque d’être accusé de ne pas être un démocrate « , nous confiait-il récemment.

Pour Filip Reyntjens, professeur à l’université d’Anvers, Michel mise, à tort, sur une ouverture du régime :  » Le blanc-seing accordé à la farce électorale rwandaise apparaît comme contre-productif et dangereux. Il est même paradoxal au moment où d’autres bailleurs de fonds, amis du ônouveau Rwanda » – Royaume-Uni, Pays-Bas… -, reconsidèrent leur position envers un régime qu’ils avaient porté à bout de bras pendant des années. De quel droit la Belgique peut-elle désormais inciter le Burundi et le Congo à mener honnêtement leur processus de transition vers une démocratie inclusive ? »

Le ministre n’apprécie guère la charge.  » Un courant, en Belgique, n’a pas tiré les leçons de l’Histoire et mène toujours une diplomatie parallèle. Il inspire certaines déclarations, distille un venin revanchard.  » Une allusion au lobby politique belge qui, en 1994, a appuyé, jusqu’à la dernière minute, des éléments extrémistes du régime Habyarimana. Le gouvernement belge lui-même a d’ailleurs, à l’époque, maintenu jusqu’au bout sa coopération et son soutien à ce régime. Et il n’a pas immédiatement rompu les liens avec le  » gouvernement intérimaire « , qui a couvert les massacres après avoir pris la relève au lendemain de l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel.

La récente mise en cause de Paul Kagame dans cet attentat par une enquête française (lire le dossier du Vif/L’Express du 2 avril 2004) ne semble pas avoir troublé outre mesure Louis Michel.  » Le rapport du juge Bruguière est tombé mal à propos, estime-t-il. Et on peut se demander pourquoi ce document, qui reprend des accusations déjà anciennes, est sorti maintenant, à l’heure du 10e anniversaire du génocide.  » Un malaise habitait néanmoins les ministres belges et le roi Albert II lors de la visite de Kagame à Bruxelles, le 11 mars dernier.  » La polémique autour de la responsabilité du président rwandais a largement affecté l’atmosphère des discussions bilatérales, reconnaît un diplomate belge. Mais Kagame a apprécié l’attitude de Verhofstadt, qui a jugé ôtrès claires » les réactions de son hôte aux accusations portées contre lui.  » Le Premier ministre belge sera d’ailleurs traité en invité de premier plan lors de la commémoration du génocide.

Si Louis Michel, présent lui aussi a Kigali cette semaine, a  » tiré une fois de plus Kagame des flûtes « , comme il nous le dit, c’est sans aucun doute parce que la priorité de la politique africaine de la Belgique reste la stabilité du Congo, où le Rwanda continue à tirer bien des ficelles.

Olivier Rogeau

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