» Non, la Flandre n’est pas à droite ! « 

Il n’a pas la langue dans la poche, et celle qu’il manie est rarement de bois. Hier à la tête de la diplomatie belge, aujourd’hui au sein de la Commission européenne, Karel De Gucht s’est fait un nom en mettant à l’occasion les pieds dans le plat. Les élites congolaises ou le lobby juif aux Etats-Unis en savent quelque chose. Quand le ténor Open VLD pose à nouveau ses valises sur la scène politique belge, le temps d’une interview où il s’exprime à titre personnel, ce n’est pas pour se couler dans le politiquement correct et renoncer à la réplique bien affûtée. Ceux qui croient tout savoir sur les démons communautaires qui agitent la Belgique sont priés de réviser leur matière. A méditer sans modération :  » Il n’y a pratiquement pas de parti de droite en Flandre « ,  » La Wallonie a deux visages : libéral au niveau régional, de gauche au fédéral.  » Et vive la Belgique à trois Régions !

Le Vif/ L’Express : Le pays en panne prolongée de gouvernement, francophones et Flamands toujours à couteaux tirés. La course à l’armement communautaire que vous dénonciez il y a deux mois est-elle toujours en phase d’escalade ?

Karel De Gucht : [Silence.] Oui et non. Ma réflexion d’alors se justifiait par des déclarations du côté francophone portant sur des plans B, à des schémas de sortie du pays. Cette dérive a eu pour effet salutaire de montrer que la voie de la scission du pays n’était pas réaliste. Que mettre fin à la Belgique par un divorce par consentement mutuel était une vraie folie. Nous sommes obligés de vivre ensemble sur cette partie du globe : se séparer n’aurait aucun sens, serait un gâchis d’énergie.

Quelle mouche a donc piqué les francophones d’évoquer de tels plans B ?

J’ignore s’ils l’ont fait par conviction ou par riposte tactique. A côté d’exigences flamandes que je comprends, il y a une inquiétude francophone que je trouve tout aussi compréhensible, et qui est de se dire : dans quel cadre négocie-t-on ? Celui d’une Belgique qui persiste ou celui d’une phase préparatoire à la scission du pays ? Au moins ce débat est-il éclairci. L’hypothèse de la scission est complètement abandonnée.

Des doutes ne subsistent-ils pas dans le chef de la N-VA ?

Il y aura toujours une aile de la N-VA qui sera favorable à la scission du pays, et une couche de la population en Flandre qui jugera préférable de mettre fin à la Belgique. Pour ces gens, un accord ne sera dès lors jamais satisfaisant. Mais ce qui importe, c’est que la grande majorité de la population flamande ne partage pas cet avis. Au sein de la N-VA aussi, tous ne veulent pas la scission.

Mais que veut alors vraiment l’électeur flamand qui a plébiscité la N-VA, parti qui a tout de même le séparatisme à son programme ?

L’idée de la nécessité de changer certaines choses est très répandue en Flandre et ne se limite pas à l’électorat de la N-VA. Une minorité importante de la population flamande, sans percevoir toutes les subtilités du débat en cours, éprouve le sentiment que les partis francophones ne veulent arriver à rien avec la Flandre. Ce sentiment est né lors des négociations politiques de 2007. Dantesques ! Même les canards du château de Val Duchesse [NDLR : lieu où se déroulaient les négociations en vue de former un gouvernement] finissaient par reconnaître les négociateurs, le matin…. Je n’ai jamais compris que certains politiciens et politiciennes francophones n’aient pas voulu profiter de l’opportunité de conclure un accord avec les Flamands, à un prix nettement moindre qu’aujourd’hui. Pourquoi ne pas vouloir comprendre que nous, Flamands, avons une approche des choses qui peut être différente et que nous sommes la majorité dans ce pays ?

Cette majorité doit-elle dicter sa loi à la minorité francophone ?

Non, je ne dis pas cela. Je ne parlerais d’ailleurs pas de minorité, mais plutôt d’un groupe de population moins nombreux. Mais le droit au respect ne doit pas être un droit de tout bloquer. Une démocratie exige un accord pour pouvoir avancer.

On ne peut y parvenir idéalement que par la règle du consensus…

Non, une démocratie ne peut fonctionner sur la base de cette règle. La démocratie, ce n’est pas le consensus. La Belgique s’est progressivement réduite à une sorte de conférence diplomatique permanente. Ce n’est pas une façon de gérer un pays.

Lorsque Bart De Wever évoque  » l’évaporation de la Belgique dans l’espace européen « , il dit puiser à fort bonne source : vos propos. Le président de la N-VA n’a pas tort ?

On me cite beaucoup mais de façon parfois incomplète. Bart De Wever dit que l’évaporation de la Belgique se produira dans le cadre d’une Europe fédéraliste qui pourrait reprendre les fonctions de l’Etat belge. Mais cette Europe fédéraliste n’existe pas. J’ai dit que l’évaporation de la Belgique se produisait, sous nos yeux. Et c’est le cas !

De quelle manière ?

La situation empire depuis dix ans. Beaucoup de gens ont des idées de bon sens dans ce pays. On ne peut d’ailleurs pas dire que tout ce qu’avance la N-VA ne tient pas la route. Mais le fossé entre ces idées et les limites imposées par le modèle belge de décision est devenu tel qu’il enlève toute crédibilité au monde politique. J’ai pu le constater durant mes cinq années au gouvernement fédéral [NDLR : comme ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre, de 2004 à 2009] : il n’y avait pratiquement plus aucun dossier sur lesquels Flamands et francophones étaient encore d’accord. Ceux qui affirment ne pas vouloir la scission du pays, et c’est une large majorité du monde politique, devraient réaliser qu’il n’est plus possible que les deux grandes communautés continuent à avoir systématiquement des opinions différentes sur chaque dossier. Ça ne va plus !

Un exemple ?

Le dossier de la migration. La Flandre, dans sa majorité, a un point de vue différent de la ligne suivie notamment par le PS et le CDH depuis dix ans. J’ai vécu au gouvernement toute la discussion sur la seconde campagne de régularisation intervenue en 2009 et finalement décidée après mon départ pour la Commission européenne : ce n’était pas un hasard puisque j’y ai toujours été opposé. Aujourd’hui, tout le monde constate que l’approche retenue n’était peut-être pas nécessairement la meilleure. Et j’observe avec satisfaction que le PS commence à le réaliser.

En quoi ce dossier de la migration est-il à ce point sensible en Flandre ?

Les francophones ne se rendent pas compte de l’influence que cette question exerce sur l’opinion publique en Flandre depuis des années. L’octroi du droit de vote aux étrangers non européens aux élections communales [NDLR : en vigueur depuis 2004. Karel De Gucht, alors président du VLD, en était un farouche opposant] a pro-fon-dé-ment changé cette opinion publique. Pro-fon-dé-ment ! C’est trop simple de réduire cette évolution aux extrémistes. Imagine-t-on l’impact, en Flandre mais aussi en Wallonie, de l’image de ces hôtels [NDLR : mis à disposition des demandeurs d’asile pour les héberger] ? Beaucoup de gens travaillent pour gagner 1 200 à 1 300 euros par mois, pas mal de Flamands n’ont jamais été à l’hôtel de leur vie. Et ils découvrent que l’on met à disposition des chambres d’hôtel à 30, voire 50 euros la nuit : soit à peu près leur salaire mensuel ! De même pour les astreintes de 500 euros par jour imposées par les juges [NDLR : astreintes payées par l’Etat au demandeur d’asile en cas de défaut d’accueil] : en deux jours, leurs bénéficiaires gagnent autant que certains travailleurs en un mois. C’est fou, non ? Une grande majorité de la population flamande peut être d’accord avec ce que dit Bart De Wever aujourd’hui sur la migration.

Le n£ud du problème communautaire aujourd’hui, n’est-ce pas une Flandre profondément et durablement inscrite à droite, et une Wallonie ancrée de la même manière à gauche ?

Où ça, des partis de droite en Flandre ? L’Open VLD ? Non. Le CD&V ? Un parti de centre-gauche, la majorité de ses parlementaires sont de tendance ACW [NDLR : Mouvement ouvrier chrétien flamand]. La N-VA n’est certainement pas un parti de droite sur le plan socio-économique. Il n’y a pratiquement pas de parti de droite en Flandre : comment peut-on affirmer que les Flamands ont pu voter pour eux ? Les Flamands, dans leur grande majorité, sont partisans d’un Etat providence, d’une protection sociale élargie. Pas moins que les Wallons. Même au niveau régional flamand, pensez-vous que les communes flamandes dépensent moins que les communes wallonnes pour les CPAS ? Si vous saviez ce que ma commune [NDLR : Berlare], à majorité libérale absolue et dont je suis le bourgmestre empêché, consacre aux aspects sociaux de la politique. Alors moi, un homme de droite ?

Dans ce cas, le PS est-il à l’extrême gauche ?

Beaucoup de Flamands pensent que la Wallonie est à gauche. Je n’oserais pas l’affirmer. La Wallonie a deux visages : au niveau régional, elle mène une politique libérale, et les employeurs wallons n’ont d’ailleurs pas de problèmes avec le gouvernement régional. En revanche, la Wallonie pratique une approche beaucoup plus à gauche au niveau fédéral, là où s’organise la protection sociale. Ce constat vaut pour le PS et le CDH. De même que les partis wallons sont au moins aussi régionalistes que les formations politiques flamandes.

L’attachement des francophones à la Belgique fédérale n’exprime donc pas un sentiment patriotique ?

Mais non, enfin ! Sauf chez certains, peut-être. L’approche est avant tout utilitaire Mais il n’y a aucun mal à cela. A l’inverse, la Flandre ne veut pas se distancer du niveau fédéral. Ces dix dernières années, elle a fourni de sérieux efforts à la stabilité des finances publiques fédérales.

Quelle est donc votre Belgique idéale ?

Je ne cultive pas d’idées romantiques sur la nation. Mais ce serait une Belgique à trois Régions, sans parler bien sûr des germanophones.

Ce n’est pas vraiment le discours dominant tenu par les partis politiques en Flandre…

Peut-être, mais les néerlandophones à Bruxelles sont tous partisans de ce modèle à trois Régions. Pensez-vous vraiment que le Gantois regardant les nouvelles à la télé va s’écrier : jamais, la Belgique à trois Régions ? Allons ! Mais il y a comme cela des dossiers que j’appelle des fantômes. Des  » No pasarán !  » BHV en est un bel exemple : quoi qu’on décide, on n’infléchira pas la sociologie de cette région. Et pourtant, on ne parvient pas à en discuter sérieusement. Parce que faire un pas dans ce dossier équivaudrait à un déshonneur.

La Belgique manquerait-elle d’hommes d’Etat pour franchir ces pas ?

C’est vraiment trop facile comme argument. Vous avez beau être homme d’Etat, quand vous siégez dans un gouvernement et que d’autres ne sont pas d’accord avec vous, que faites-vous ? Des hommes d’Etat : je veux bien. Mais il faudrait peut-être d’abord un Etat.

Vous n’êtes pas vraiment un adepte du politiquement correct, vous mettez régulièrement les pieds dans le plat. On peut tout dire en politique ?

Non, évidemment. Pas plus que dans la vie ordinaire, d’ailleurs. Si tout le monde se comportait comme moi, ce ne serait pas une bonne chose non plus [rires].

Le prix du silence est-il parfois plus lourd que le prix de la dénonciation ?

Oui, dans certaines situations. Car cela ne fait qu’aggraver le problème.

Vous revenez de Kinshasa. Voyez-vous des signes de redressement de l’économie congolaise ?

L’image de Kinshasa s’est embellie. Mais la vraie question est de savoir si cela dit quelque chose de la réalité des conditions de vie des Congolais. Une certitude, en revanche, l’inflation a été stabilisée. Il y a deux ans, elle était de 100 %, il y a un an de 50 % ; maintenant elle est de moins de 10 %. Il y a un progrès. Mais l’insécurité, les atrocités sexuelles, la désorganisation de l’armée persistent. El les défenseurs des droits de l’homme n’ont toujours pas la vie facile…

Votre regard sur les dirigeants congolais a-t-il évolué ?

Je ne vais pas revenir sur le passé.

L’Union européenne est-elle armée pour résister à la concurrence de pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil ?

Pas moins que les autres. Notre balance commerciale, mondialement, est en équilibre. La position de l’Europe est meilleure que celle des Etats-Unis. Et puis, il ne faut pas raisonner uniquement en termes de croissance. Si, pendant une année, l’Union européenne avait la croissance de la Chine, ce serait dramatique ; on ne saurait plus gérer cela. Il faut un peu plus de croissance, c’est vrai. Mais 0,5 %, 1 %, pas plus…

Que pensez-vous du  » grand déballage  » mené par WikiLeaks. Est-ce un exercice de saine transparence ?

Non. C’est plutôt de nature à limiter le champ d’activités de la politique et cela donne une image partielle d’une réalité qui est beaucoup plus complexe.

PROPOS RECUEILLIS PAR PIERRE HAVAUX ET GÉRALD PAPY PHOTOS : FRÉDÉRIC PAUWELS/LUNA

 » LA DÉMOCRATIE, CE N’EST PAS LE CONSENSUS « 

 » LES FRANCOPHONES NE SE RENDENT PAS COMPTE DE L’INFLUENCE DE LA QUESTION DE LA MIGRATION SUR L’OPINION PUBLIQUE EN FLANDRE « 

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content