Non à l’ingérence

Ancien avocat général près la cour d’appel de Bruxelles, Alain Winants a pris la direction de la Sûreté de l’Etat en novembre 2006. Il a défendu les prérogatives de l’Etat belge face aux ingérences de la DGED marocaine.

Le Vif/L’Express : En 2008, notre magazine révélait que les trois responsables du service de renseignement extérieur marocain (DGED) avaient été priés de plier bagage, suite à de l’ingérence – mot poli pour espionnage. Piquées au vif, les autorités marocaines ont ordonné le repli de toute la  » djèt « . Un désastre, dites-vous ?

Alain Winants : Nous avons demandé le renvoi de trois membres de la DGED, après avoir signalé plusieurs fois à leur hiérarchie certaines de leurs activités qui nous déplaisaient. L’affaire Belliraj a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase… Ces personnes sont parties au bout d’un certain temps, mais les autorités marocaines ont décidé de supprimer la totalité de l’antenne de la DGED qui était rattachée à l’ambassade. Or, compte tenu de la présence, chez nous, de 300 000 Marocains, je ne souhaiterais pas que les services marocains soient tentés, en l’absence de représentation officielle, de poursuivre clandestinement leurs activités. Cela ne serait pas bon pour les relations entre la Belgique et le Maroc, deux pays amis.

Vraiment amis ? Dans son rapport 2008, le Service général de renseignement et de sécurité des Pays-Bas (AIVD) se plaint du vol de données confidentielles par des agents du Maroc (mais aussi de la Russie et de la Chine). Observe-t-on le même phénomène en Belgique ?

J’ai lu cela de Gerard Bouman, le chef de l’AIVD. En Belgique, j’ai constaté également que des activités de la DGED n’étaient pas communiquées à la Sûreté de l’Etat et je l’ai signalé aux autorités marocaines. Je peux comprendre qu’un service de renseignement étranger s’intéresse à l’évolution de sa communauté d’expatriés , surtout quand celle-ci est si importante, mais cela doit se faire dans les règles de l’art, en avertissant le service homologue du pays hôte.

La Sûreté, qui est un service  » défensif « , c’est-à-dire qui n’exerce pas en dehors de la Belgique, ne devrait-elle pas, elle aussi, devenir  » offensive  » ?

La réponse appartient aux politiques. Nous sommes effectivement un service défensif, ce qui ne veut pas dire que nous n’ayons pas de raison de nous intéresser à ce qui se passe à l’étranger, notamment dans les pays avec lesquels nous avons des liens historiques (Afrique centrale) ou de voisinage (Afrique du Nord, Proche- et Moyen-Orient). Il faudrait réfléchir à un système d’officiers de liaison, sans pour autant devenir un service offensif.

Tous les canaux de liaison avec le Maroc sont-ils donc bouchés ?

Non, bien sûr. Nous continuons à travailler avec le service de renseignement intérieur du Maroc, la DGST (Direction générale de la surveillance du territoire). J’ai également rencontré l’ambassadeur du Maroc en vue de reprendre, sur de nouvelles bases, la collaboration avec la DGED. Je lui ai également manifesté mon souhait de rencontrer le patron de celle-ci, Mohamed Yassine Mansouri.

De l’enquête du journaliste de MO*, Kristof Clerix, il ressort que des inimitiés personnelles entre membres des deux services auraient pu jouer un rôle négatif, chose inimaginable lorsque Albert Raes et le tout-puissant Abdelhak el Kadiri étaient aux affaires…

S’il y a eu des difficultés entre les deux services, elles ne sont pas dues uniquement à des questions de personnes ou de personnalité.

Entre-temps, la DGED privilégie la police judiciaire fédérale, qui a été informée en premier de l’arrestation de Belliraj…

Je tiens à rectifier. Tant la PJF que la Sûreté ont appris la nouvelle par les médias…

Le comité de contrôle des services de renseignement (comité R) a admis que le service marocain ne vous avait posé qu’une question vague sur Belliraj, alors qu’il vous accusait de lui avoir dissimulé des informations…

Cette unique question n’était pas contextualisée et elle n’avait pas trait à ce qui a été découvert par après.

La Sûreté ne doit-elle pas revoir ses procédures en matière de recrutement et de gestion de ses informateurs, comme se le demande le comité R ?

Nous appliquons les règles telles qu’elles sont prévues, ce qui ne veut pas dire qu’à la lumière de l’expérience elles ne peuvent pas être améliorées. Mais c’est très facile de faire des interprétations a posteriori…

Saura-t-on un jour le fin mot de l’affaire Belliraj ?

Pour l’instant, il existe un dossier judiciaire au Maroc et un autre au parquet fédéral. Il serait souhaitable que quelqu’un ait une vue générale sur les deux. Sans me prononcer sur le fond, je m’étonne que des assassinats et des trafics d’armes qui, par hypothèse, se sont déroulés en Belgique, durant une certaine période et du fait de la même personne, demeurent incriminés ici, en Belgique, alors qu’au Maroc la culpabilité de cette personne a été établie. Cela m’interpelle en tant qu’ancien magistrat et comme responsable d’un service de renseignement.

ENTRETIEN : M.-C.R.

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