Noirs desseins

En exploitant l’affaire des caricatures de Mahomet, de nombreux régimes musulmans cherchent à faire oublier leurs turpitudes. Tour d’horizon

Ya-t-il quelque chose d’impie au royaume de Danemark ? Pour avoir voulu appliquer la démocratie à la lettre, la petite monarchie nordique – record mondial, faut-il le rappeler, de l’aide publique au développement – se retrouve au banc de l’islam. A Gaza, Damas, Jakarta, Istanbul, Khartoum, Lahore, Kaboul, Qatar, Sanaa, des manifestants ont hurlé leur soif de vengeance tout au long de la semaine dernière. Au Caire, le boycottage orchestré des produits danois s’est étendu à de nombreux magasins. A Beyrouth, dimanche dernier, la haine a culminé avec l’incendie du consulat du Danemark, suivi de la mise à sac de plusieurs commerces du quartier chrétien d’Achrafieh. Le même jour, en Turquie, à Trébizonde, un adolescent – très vite arrêté – assassinait un prêtre italien au cri de :  » Allah akbar !  » Le lendemain, lundi, l’ambassade d’Autriche à Téhéran était à son tour attaquée par des centaines d’Iraniens avant que l’ambassade du Danemark soit investie par des assaillants déchaînés. Partout dans le monde musulman, les représentations danoises, norvégiennes, et plus largement européennes sont désormais en ligne de mire.

Se peut-il que 12 dessins sans talent, publiés au Danemark le 30 septembre 2005 et reproduits en Norvège le 10 janvier, aient suffi à embraser l’islam ? Même si de nombreux groupes fondamentalistes se sont spontanément rués sur cette affaire, s’estimant blessés, il ne fait guère de doute que cette explosion de violence répond également à une série de calculs spécifiques.  » Cette affaire a mis trois mois à prendre de l’ampleur, estime Antoine Basbous, de l’Observatoire des pays arabes. Les islamistes ont été les premiers à la dénoncer, mais, comme c’est une idée porteuse, les gouvernements des pays arabes ont suivi.  » Même l’islamologue Malek Chebel considère que la réaction des dirigeants musulmans et arabes est  » hypocrite  » et a pour objectif de dissimuler leurs propres  » turpitudes « .  » Ils veulent se refaire une virginité, juge-t-il, face à tous les scandales engendrés par leurs régimes, comme la corruption, le manque de liberté d’expression et les atteintes aux droits des femmes.  »

A l’origine, un groupe de musulmans danois, dirigé par un jeune imam nommé Ahmed Akkari, décide d’entreprendre une véritable tournée des capitales arabes. Destination privilégiée : l’Egypte, où les Frères musulmans obtiendront 20 % des sièges lors des élections législatives de décembre 2005. Akkari, irrité par l’islamophobie qu’il dit constater au Danemark, est furieux de voir que la parution des caricatures, suivie de la protestation officielle d’une dizaine d’ambassadeurs de pays arabes, laisse de marbre le Premier ministre, Anders Fogh Rasmussen.  » La liberté d’expression est un fondement inaliénable de la démocratie danoise. Le gouvernement ne possède aucun moyen d’influencer la presse. Adressez-vous aux tribunaux « , déclare ce dernier aux diplomates. En se rendant au Caire, Akkari entend bien déclencher une riposte massive. A l’appui de sa campagne, un dossier de 43 pages comportant les caricatures incriminées, une série de lettres de protestation musulmanes restées sans réponse, mais aussi des dessins profondément injurieux qui n’ont jamais été publiés dans la presse – et qui ont très bien pu être produits par certains groupuscules racistes danois. Selon Kare Quist, journaliste au quotidien danois Ekstra Bladet, trois croquis obscènes à forte connotation pédophile et zoophile ont été joints au dossier. C’est munis de cette bombe à retardement que les musulmans se rendent à la prestigieuse université Al-Azhar et rencontrent plusieurs hauts responsables, du grand mufti d’Egypte aux représentants de la Ligue arabe. A partir de là se met en marche une véritable Internationale de l’indignation islamique à buts différenciés. En Egypte, le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit, qui s’était déjà signalé en défendant à l’ONU un projet de résolution visant à interdire toute attaque contre les religions, dénonce le  » scandale  » et adresse une lettre au secrétaire général de l’ONU ainsi qu’à la Ligue arabe. Plus prudent, le cheikh d’Al-Azhar observe alors une certaine discrétion. Il faudra attendre le boycottage des produits danois en Arabie saoudite, en marge du sommet de Davos, à partir du 27 janvier, pour que l’Egypte s’enflamme et que les journaux en appellent à une vive réaction de la part du gouvernement. Bien décidés à affirmer leur nouveau pouvoir au sein du Parlement, les Frères musulmans font monter la pression et, le 30 janvier, demandent la rupture des relations diplomatiques avec le Danemark et la Norvège. Peu après, la fédération égyptienne des chambres de commerce exige le boycottage, suivie, cette fois, par le cheikh d’Al-Azhar qui fustige  » les pays qui salissent l’islam et le Prophète « .

Une exploitation à des fins intérieures

La réaction palestinienne relève d’autres facteurs. Dans les territoires occupés, l’affront ressenti par la plupart des fidèles rejoint le sentiment d’isolement éprouvé face à la menace, brandie par la Commission européenne de suspendre son aide financière après la victoire du Hamas. Très vite, l’émotion de la rue est exploitée à des fins de politique intérieure. Sur fond de déclarations tapageuses et de mises en scène médiatiques, les boutefeux du Fatah tentent de faire oublier la débâcle de leur parti lors des élections du 25 janvier. Positionnement à fronts renversés. Les ressorts de la surenchère islamiste du Fatah sont d’autant plus perceptibles que, sur le même sujet, le Hamas fait preuve d’une relative modération, allant jusqu’à interdire à ses partisans de brûler des drapeaux danois ou français pendant les manifestations. Le cas syrien – et accessoirement celui du Yémen, d’une perversité comparable – paraît encore plus limpide. A Damas, cité où tout débordement est contrôlé d’une main de fer, quelques centaines d’exaltés ont trouvé curieusement le temps de mettre le feu aux ambassades danoise et norvégienne.

L’extension de la fièvre à Beyrouth a donné lieu à une dénonciation explicite de la part de Saad Hariri, fils de l’ancien Premier ministre assassiné. Ce dernier n’a pas hésité à fustiger  » les actes de violence initiés à Damas et exportés à Beyrouth « . Nul doute que le régime de Bachar el-Assad, menacé de lourdes sanctions internationales dans le cadre du dossier Hariri, a vu dans ces débordements un moyen d’agiter la peur face à l’opinion mondiale.

Reste que la manipulation la plus flagrante a probablement eu lieu à Téhéran. Le 6 février, l’Iran annonce la suspension des échanges commerciaux avec le Danemark (soit 280 millions de dollars par an). Le soir même, des manifestants pénètrent brièvement dans l’ambassade du Danemark. Le même jour, Hamshahri, le plus important journal du pays, lance un concours de caricatures sur l’Holocauste en réponse à celles de Mahomet. Des pièces d’or seront offertes aux 12 dessinateurs retenus, en réplique aux 12 dessins parus à Copenhague. Enfin, pour couronner cette journée, l’Iran notifie à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qu’il restreint les inspections de son programme nucléaire et reprend ses activités nucléaires sensibles. Deux jours plus tôt, samedi 4 février, l’AIEA avait voté le renvoi de l’Iran devant le Conseil de sécurité de l’ONU, où Téhéran est théoriquement passible de sanctions. D’ici à la prochaine réunion de l’AIEA, le 6 mars prochain, qui doit définitivement statuer, l’Iran a un mois pour réfléchir. Et pour faire monter la pression.

Mahomet aura rarement été si utile. Ce qui revient à lui faire offense.

Christian Makarian, Benjamin Barthe, Tangi Salaün

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