Nihoul l’ambigu

Il aurait pu réussir. Beau parleur, présentant bien, Michel Nihoul est cependant affecté d’une faiblesse : sa volonté de gagner sur tous les tableaux. Une faiblesse d’indicateur de police

Finalement, Monsieur Nihoul, interroge un juré de la cour d’assises d’Arlon, vous appelez-vous Michel ou Jean-Michel ? »  » Pour les amis, c’est Jean-Michel, mon nom d’animateur de radio, Michel pour les autres.  » Voilà dissipée l’une des ambiguïtés du personnage, qui n’est pas la plus importante. Depuis le début du procès, le quatrième accusé, 62 ans, reste étrangement absent à la cause, même lorsqu’on aborde le volet de l’enlèvement et de la séquestration de Laetitia Delhez. Habillé de façon irréprochable, le regard au loin, il ne manifeste ni agacement ni émotion, à la différence de son voisin, Michel Lelièvre, dont les yeux mobiles se posent sans cesse sur le public. Quand il prend la parole, c’est d’une voix normale, sans obséquiosité, et brièvement. Une rareté dans cette session d’assises verbeuse et trébuchante ! Michel Nihoul risque gros. Peut-être quinze ans de prison. L’acquittement, sans doute pas. Le ministère public s’y opposera avec la dernière énergie, même s’il peine à apporter les preuves de ce qu’il avance dans son acte d’accusation.

Michel Nihoul, membre d’une association de malfaiteurs dans les enlèvements et/ou la séquestration de six personnes, dont cinq mineures d’âge, chef d’une bande mêlée à un trafic de drogue, de voitures et de faux documents d’identité, responsable de l’enlèvement et de la séquestration de Laetitia Delhez, avec menaces de mort et tortures corporelles ? C’est encore loin d’être établi de façon irréfutable, sauf sur la question des pilules d’ecstasy. Dans le schéma des premiers mois de l’enquête menée à Neufchâteau, en 1996, sous la direction du juge d’instruction Jean-Marc Connerotte et du procureur du roi Michel Bourlet, le Bruxellois passait aisément pour le commanditaire des enlèvements d’enfants, le chaînon manquant entre le milieu glauque de Charleroi et les cercles huppés d’amateurs de chair fraîche. En 2002, la chambre du conseil de Neufchâteau écartait ces soupçons, mais transmettait l’affaire de trafic de stupéfiants au tribunal correctionnel de Bruxelles. A la surprise générale, en degré d’appel, la chambre des mises en accusation de Liège décidait d’associer Michel Nihoul au trio indiscutable formé de Marc Dutroux, Michelle Martin et Michel Lelièvre, à charge pour le jury populaire de démêler lui-même le vrai du faux. En dépit de la discrétion de ses prestations et de l’horreur suscitée par les faits et gestes du principal accusé, Marc Dutroux, la culpabilité ou non de Michel Nihoul – éventuellement à quel degré ? – reste un enjeu judiciaire important du procès d’Arlon.

Que sait-on de plus, après neuf semaines de cour d’assises, de l’homme d’affaire véreux, escroc à la petite semaine et bambocheur invétéré ? 1) Il était bien un informateur  » codé « , donc reconnu par le Bureau central de renseignement (BCR) de la gendarmerie, en raison du sérieux des  » tuyaux  » – cinq au moins – apportés à son policier de contact, feu Gérard Vanesse, de la BSR (Brigade de surveillance et de recherches) de la gendarmerie de Dinant, en 1995 et 1996. Par exemple, dans une affaire d’escroquerie à la voiture volée, dénoncée avec succès à la Royale belge ou encore dans un trafic de drogue entre les Pays-Bas et la Suède : les dix kilos d’amphétamines qui ont fait  » tomber  » le Britannique David Walsh. Nihoul s’était également entremis entre Michel Lelièvre et Gérard Vanesse – qui ne faisait, à l’époque, l’objet d’aucun avis de recherche, contrairement à ce qui a été dit pour étayer le soupçon de  » protection  » et, donc, l’injuste mandat d’arrêt de trois jours décerné contre le gendarme en 1996. But de la rencontre du 6 novembre 1995 : implanter Lelièvre dans les milieux toxicomanes de la région pour lui permettre de  » balancer « . Mais, ce jour-là, Lelièvre était trop  » pété « , sous l’emprise de l’héroïne, pour que les policiers en tirent quoi que ce soit.  » Si on avait réussi à le faire parler, regrette Claude Rasador, ancien responsable de la BSR de Dinant, peut-être Gérard Vanesse serait-il devenu un héros national.  » Nihoul avait également parlé à son  » contact  » d’une affaire en cours avec un certain Dutroux, des camions et un déplacement en Slovaquie, sans plus. 2) Adepte du double jeu, Nihoul avait aussi les doigts collants. Certes, il favorise l’arrestation de Walsh, mais il se garde bien de remettre aux policiers de la BSR de Bruxelles les 5 000 ou 1 500 ou 1 300 pilules d’ecstasy (chiffres évolutifs) que le trafiquant britannique a déposées chez lui – première version – ou que Gérard Vanesse lui aurait laissées dans le but de faire un peu de  » provocation « , en termes policiers, d’appâter d’éventuels amateurs de drogue. C’est cette dernière version que Nihoul a servie avec beaucoup d’aplomb devant la cour d’assises. Les collègues de Vanesse nient en bloc de telles pratiques. Que sont devenues ces pilules ? Mille d’entre elles ont été confiées par Nihoul à Lelièvre, le 10 août 1996 : 300 ou 400 ont été écoulées dans un dancing de Tournai, 200 ont été remises au garagiste Damiano Randazzo pour la réparation de l’Audi 80 du Bruxellois désargenté, 137 ont été données à sa petite amie par Lelièvre. Le solde, à raison de 280 francs la pièce, aurait-il pu servir de rétribution pour l’enlèvement de Laetitia, survenu le 9 août ? Le juge d’instruction Jacques Langlois a écarté tout lien entre ces deux faits. 3) Le reproche le plus grave pesant sur l’escroc, forcé de s’acoquiner avec des petites frappes de Charleroi pour  » se refaire « , porte évidemment sur sa participation éventuelle à l’enlèvement et à la séquestration de Laetitia Delhez. Deux indices l’accusent, à première vue : ses échanges téléphoniques forcenés avec Marc Dutroux les jours suivant et précédant l’enlèvement ( » sa voiture à récupérer avant le départ en vacances du garagiste Randazzo « , a conclu le juge d’instruction Jacques Langlois, au terme d’une enquête serrée) et les 1 000 pilules d’ecstasy remises à Lelièvre au lendemain de l’enlèvement. Viennent ensuite, à une période plus suspecte, lorsque sa photo d’homme bouffi et mal rasé a déjà été diffusée par tous les médias, les témoignages superficiels, contradictoires et sans relation avec les éléments matériels du dossier, qui le voient surgir aux quatre coins de la Belgique et, notamment, à Bertrix, le 8 août 1996. Pour rappel, le  » repérage  » de la fille à enlever a bel et bien été effectué les 6 et 7 août par Marc Dutroux et Michel Lelièvre, en aveux et qui ont semé des traces de leur  » chasse  » dans les Ardennes… Le chef d’enquête du volet Nihoul à la  » cellule de Neufchâteau « , l’ex-péjiste Raymond Drisket, conclut que  » rien ne permet d’affirmer que Nihoul n’a pas été à Bertrix le 8 août 1996 « . L’enquêteur va jusqu’à douter de la fiabilité du relevé des communications téléphoniques de Belgacom, celles-ci ne pouvant, en aucun cas, dit-il, servir d’alibi à Michel Nihoul. Confronté à de tels raisonnements, le juge d’instruction avait demandé l’avis d’un expert, écartant les soupçons d’erreur ou de  » caviardage  » mal intentionné des données de l’opérateur téléphonique. L’enquête financière n’a pas davantage permis de déceler des mouvements d’argent suspects. 4) En ce qui concerne l’association de malfaiteurs en relation avec un trafic d’êtres humains, de voitures et de faux documents d’identité, aucun de ces projets ne s’est concrétisé (sauf, accessoirement, pour Marc Dutroux, renvoyé en correctionnelle à Nivelles pour sa participation à un trafic de véhicules volés). Mais les accusés Dutroux, Nihoul et Lelièvre ont bien discuté de ces choses, à deux ou à trois, Nihoul expliquant ces échanges d’informations et de services par les nécessités de son job d’indic.

Du vrai et du faux, du Jean-Michel et du Michel tout craché.

Marie-Cécile Royen

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