Nihoul divise les victimes

Les plaidoiries des parties civiles ont accentué le clivage entre les victimes persuadées de l’existence d’un réseau, fût-il réduit à Michel Nihoul, et les autres, obstinées à ramener l’intérêt du jury populaire vers Dutroux et ses complices

C’est un croisement presque parfait, avec juste un léger décalage dans le temps. En février 2002, au nom de leur cliente, Laetitia Delhez, Mes Jan Fermon et Georges-Henri Beauthier se constituaient parties civiles contre Marc Dutroux, Michelle Martin et Michel Lelièvre. De Michel Nihoul, il n’était pas encore question. Les deux avocats bruxellois reviendront vite sur cet oubli, au point que l’essentiel de leur très longue plaidoirie û qu’ils présentent comme une contre-enquête û a été presque entièrement consacré à l’accusé le plus discret de la cour d’assises. Multipliant les jugements moraux, mais sans apporter le moindre début de preuve, Me Paul Quirynen, l’avocat de la famille Marchal, continue de voir en Nihoul l’incarnation de ce Mal qui gangrène les grandes villes, en particulier Charleroi. En revanche, le 23 mai dernier, après avoir entendu les 369 témoins du procès, les conseils de la famille d’Eefje Lambrecks, Mes Joris Vercraeye, Luc Savelkoul et Mark Huygen, ont renoncé à leur constitution de parties civiles contre Nihoul. Lequel Nihoul a également été ignoré par les avocats de Sabine Dardenne, Mes Céline Parisse et Jean-Philippe Rivière.

Le sort du sexagénaire bruxellois û que le ministère public charge lourdement mais que l’instruction disculpe de l’enlèvement de Laetitia et de l’association de malfaiteurs, hormis pour un minable trafic d’ecstasy û reste l’élément de suspense du procès d’Arlon. Si l’on excepte les familles Russo et Lejeune (Liège), absente ou pratiquement muette dans le prétoire, mais auxquelles le ministère public rendra un peu de couleurs, les victimes se partagent en deux camps indifférents aux appartenances communautaires : les Marchal (Hasselt) et les Delhez (Bertrix) soutiennent la thèse d’une organisation criminelle dépassant le seul trio carolorégien, les Lambrecks (Hasselt) et les Dardenne (Tournai) se concentrent sur les trois principaux accusés. Ce clivage prolonge l’antagonisme entre Michel Bourlet, procureur du roi de Neufchâteau qui, dans la fièvre des premiers jours de l’affaire Dutroux, promettait de nettoyer les écuries de Belgique et n’a mis que Nihoul dans son seau, et le juge d’instruction Jacques Langlois, un magistrat plus classique, du style qui a probablement manqué dans l’affaire d’Outreau, jugée à la cour d’assises de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais ( lire page 64).

 » Méfiez-vous des policiers frustrés, a lancé Me Savelkoul (famille Lambrecks) aux jurés, méfiez-vous des témoins de bonne volonté et des témoins engagés et théâtraux, méfiez-vous des procureurs obstinés, méfiez-vous des avocats trop méfiants, méfiez-vous des maîtres illusionnistes. Saint Omer, priez pour eux !  » Dans une plaidoirie soufflante, l’ancien bâtonnier d’Hasselt a parlé franc et direct aux accusés, empli d’une juste indignation, mais aussi aux apprentis sorciers qui ont sapé de manière gratuite l’autorité de la justice et des juges.  » Plusieurs protagonistes semblent avoir oublié que c’est M. Demoulin et son équipe qui ont réussi à faire avouer Dutroux, Lelièvre et Martin, qui ont réussi à libérer Sabine et Laetitia, à retrouver An et Eefje, Julie et Melissa, Bernard Weinstein… C’est difficile d’accepter la manière dont ils ont fait du juge d’instruction un souffre-douleur, en néerlandais, p ispaal, littéralement, un poteau à pisser.  » Me Savelkoul a mis en garde les jurés contre la défense du principal avocat de Dutroux, Me Xavier Magnée, qualifié de  » maître illusionniste  » :  » Il va essayer de diminuer la responsabilité de M. Dutroux en créant des suspects haut placés mais illusoires.(…) C’est toujours séduisant de croire en des forces obscures. Cette séduction est humaine. Elle nous arrange, elle nous permet d’expliquer nos propres défauts, nos propres échecs, nos propres frustrations.  »

Le dossier bis : 2 cm

Fidèle à la logique des institutions, Me Vercraeye, toujours pour la famille Lambrecks, a regretté que certains aient essayé de refaire l' » enquête sur l’enquête « .  » Ce procès ne traite pas de l’absence de communication entre les différents services de police, martèle- t-il. Cette rivalité de mauvais goût nous remplit d’amertume et de colère. Elle est de l’entière responsabilité de l’Etat belge contre lequel nous avons déposé plainte, le 22 septembre 1996, devant le tribunal de première instance de Bruxelles.  » Les débats reprendront devant celui-ci après la clôture du procès d’assises. Mais, pour cette  » affaire pénale relativement simple « , il fallait un  » dossier précis sur des faits précis « .  » Le dossier-bis est une boîte vide, une farde de deux centimètres d’épaisseur, continue-t-il. La défense de Dutroux va s’en emparer pour créer l’illusion qu’il s’y trouve beaucoup plus que dans le dossier actuel.  » Personne, visiblement, ne sous-estime Me Xavier Magnée, qui prendra la parole le 1er juin. Parti bille en tête, en début de procès, sur les traces de la nouvelle version de son client, qui associe mystérieusement Nihoul, policiers et  » bande de Courcelles  » dans un  » réseau  » dont Dutroux aurait été l’humble exécutant/résistant, l’ancien bâtonnier de Bruxelles n’a peut-être pas dit son dernier mot…

De faits précis, crus, réels, il en fut, pourtant, largement question dans les plaidoiries de Mes Rivière et Parisse, avocats de Sabine Dardenne. A propos de Michelle Martin notamment. Onze ans de complaisance à écouter et à aider Marc Dutroux. Une quinzaine de viols et cinq morts sur la conscience. Lelièvre, fermant le couvercle du coffre métallique sur une petite fille terrorisée,  » juste un homme qui enlève des enfants pour un violeur « . Le violeur, Marc Dutroux, promenant  » son haleine fétide, ses sales pattes et sa respiration de b£uf  » sur un petit corps qui cherche à se contrôler mais qui ne peut pas s’empêcher de crier quand la douleur est trop forte. Encadrant, comme d’habitude, leur cliente fleurie comme une icône, les jeunes ténors des barreaux de Tournai et de Mons se sont relayés dans un exercice de vérité total.  » Lorsqu’elle a été amoureuse à 16 ans, Sabine a dû s’humilier pour justifier certains refus. Mais, aujourd’hui, elle vit en appartement avec son copain. Ils font l’amour, Dutroux, vous entendez, Dutroux, ils font l’amour ! Ça aussi, c’est la revanche de Sabine « , clame Me Rivière. Le long silence de la jeune fille, pendant sept ans et demi, n’a pas été synonyme d’apaisement, en dépit des apparences. Elle a dû lutter contre les  » vautours « , ces médias et journalistes appâtés par le sang, contre le déni de sa parole ( » le Rohypnol est omniprésent dans ce dossier « , écrivait le procureur Bourlet, ce qui a pu faire croire que ses souvenirs aient pu s’anesthésier), son statut de sous- victime ( » Est-ce que vraiment ils m’en veulent parce que je ne suis pas morte ? »), l’angoisse revécue lors de l’évasion manquée de Marc Dutroux, son sentiment d’avoir été piégée par le souper-spaghetti, la Sainte Inquisition que fut, à ses yeux, la commission Dutroux ( » Je l’ai zappée « )… Sabine Dardenne est devenue une jeune femme forte, mais ce bonheur chèrement acquis lui demandera de  » la volonté à perpétuité « . Il y a des bulletins de victoire plus gais…

Me Rivière a associé Laetitia Delhez à sa plaidoirie :  » Lors de la visite de la cache de Marcinelle, voyant que Sabine tardait à remonter, Laetitia est redescendue la chercher. La plus grande est allée chercher la plus petite, sept ans et demi après. Il n’y a que quatre témoins de ce qu’elles se sont dit, mais ça, Dutroux, Martin, Lelièvre, avoir construit ça, cette extraordinaire solidarité, je vous en dis merci !  »

Marie-Cécile Royen

Sabine Dardenne est devenue une jeune femme forte, mais ce bonheur chèrement acquis lui demandera de  » la volonté à perpétuité « 

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