Nico, Robin et les SDF

Deux inspecteurs de la police des chemins de fer, à Bruxelles, aident les sans-abri des gares et du métro à retrouver une identité et, surtout, un peu de dignité. Insolite

Ils sont souvent recroquevillés sur un carton, à l’écart de la grande foule. Mais, quand ils dorment sur un banc au milieu des navetteurs, ils ne sont guère plus visibles. Comme s’ils faisaient partie du décor… Combien sont-ils ? Impossible de le savoir avec précision. Nico et Robin, deux policiers des chemins de fer, de la brigade métro, qui ont entrepris, voici deux ans, d’entrer en contact avec eux, en connaissent personnellement près de 300 à Bruxelles. Mais il ne s’agit là que d’une partie des sans-abri qui viennent chercher un peu de chaleur, la journée, dans les gares de la SNCB et les 68 stations de métro de la capitale : autant de refuges où ils peuvent encore s’abriter, en hiver, sans trop craindre de se voir chasser, pourvu qu’ils ne gênent pas les voyageurs.

Entre 1 heure et 5 heures du matin, ils doivent cependant évacuer les lieux. En effet, les gares et les stations de métro sont fermées, pour des raisons de sécurité et pour permettre aux équipes de nettoyage de travailler. Les places dans les asiles de nuit étant comptées ( lire l’encadré) et, quelquefois, refusées par les SDF, un grand nombre d’entre eux errent alors en rue, en tentant de tuer le froid.  » Voilà pourquoi ils dorment le jour, surtout pendant les périodes de gel, explique l’inspecteur Nico Lauwers. Le public croit toujours qu’ils sont affalés parce qu’ils ont trop bu. Or, la majorité des gens de la rue n’ont pas de problèmes d’alcool. Bien sûr, ils ne dédaignent pas la bouteille. Cela les aide à tenir le coup. Surtout pour faire la manche. C’est humiliant, vous savez, de devoir mendier… Mais ils ne sont pas tous des alcooliques. Loin de là !  »

Avec son partenaire Robin Berthels, Nico constitue une équipe policière singulière et discrète, baptisée Herscham (le dieu des mendiants et des exclus dans le célèbre jeu de rôle Warhammer). Les deux flics du métro, qui patrouillaient ensemble à Rogier, se sont rendu compte qu’une grande partie des sans-abri ne possèdent plus de documents d’identité, perdus ou volés. Or, pour faire valoir ses droits, notamment auprès du CPAS, il faut avoir une existence et une adresse légales. Les sans domicile fixe peuvent désormais utiliser une adresse de référence, où leur est notamment adressé le courrier administratif. Dans la capitale, cette adresse est celle du CPAS de Bruxelles-Ville, au 298a de la rue Haute.

 » A ceux qui le demandent, nous donnons une attestation de perte. Seul un policier peut le faire. Ce formulaire permet d’obtenir de nouveaux papiers d’identité « , explique Robin. Certains SDF attendent néanmoins plusieurs mois avant de se rendre auprès d’une administration communale, alors qu’il y a le minimex au bout des démarches.  » C’est dur de se relever quand on est par terre, commente Nico, avec indulgence. Il en faut de la force pour faire les premiers pas et s’extirper de la spirale négative.  »

Lauréat du dernier prix national de la Sécurité et de la prévention de la criminalité, l’équipe Herscham apporte bien plus qu’une nouvelle identité aux sans-abri des gares et du métro bruxellois. S’ils ont mis du temps à se faire accepter par eux, surtout en tant que policiers, les deux inspecteurs sont, depuis lors, devenus une référence : en janvier dernier, ils ont reçu 60 personnes à la permanence qu’ils tiennent le mercredi dans un modeste local de la gare du Nord ; en novembre, 160 personnes se sont présentées ! Ils actent entre autres les plaintes de SDF qui se font agresser par des petites bandes de jeunes.  » Ce sont des proies faciles pour ces délinquants qui savent que certains touchent le minimex, soupire Robin. En outre, quand ils se font attaquer, les gens de la rue n’osent généralement pas porter plainte.  »

Nico et Robin, eux, leur offrent une oreille attentive, une main chaleureuse, les appellent par leur nom et surtout gagnent leur confiance sans rien brusquer.  » Il faut en moyenne trois mois avant qu’ils acceptent de nous raconter leur histoire. Certains nous connaissent depuis plus d’un an mais ne nous ont jamais dit leur vrai nom « , sourient les deux policiers qui travaillent en réseau avec les associations sociales concernées (CPAS, Casu, Ariane…).

Leur mot d’ordre : dialogue et respect. Circulant en civil et arborant leur badge de policier en toutes circonstances, ils n’exercent aucune contrainte, sauf en cas de nécessité absolue, comme pour ce septuagénaire qui, récemment, dormait la nuit sur un banc en face d’une gare, vêtu d’une simple chemisette. Il n’avait pas réussi à trouver de place dans un refuge, les jeunes ayant été plus rapides que lui… Certains sans-abri sont en piteux état, dorment au milieu de leurs ordures et de leurs excréments. Les médias ne parlent que de ceux qui meurent de froid. Mais, il y a un mois, l’un d’eux a été retrouvé mort dans les toilettes d’une station de métro. Il n’a pas fait la Une des journaux. A Bruxelles, 20 SDF sont morts en 2005.

Herscham collabore aussi avec le personnel de la Stib, de la SNCB, de Securail et, bien sûr, avec les collègues de la police des chemins de fer. Leur but : faire évoluer le comportement de tous vis-à-vis des SDF. Exemple ?  » Lorsqu’il faut en réveiller un qui dort sur un banc, généralement on le secoue brusquement, il se réveille en sursaut, avec des gestes agressifs, et c’est l’escalade violente, raconte Nico. Il faut savoir que les gens de la rue vivent continuellement dans la peur. Pourquoi ne pas les réveiller en douceur, en les rassurant, en leur laissant le temps de changer de place ? On a tout à y gagner. Ces gens sont des êtres humains comme nous…  » Les plus jeunes ont 16 ou 17 ans. Les plus âgés, 90 ans. Ce sont parfois des femmes, plus nombreuses qu’auparavant, voire des familles entières. Si certains font partie de la cloche depuis toujours, beaucoup tombent dans la misère, après un accident de l’existence, échappant à tout filet social. Nico et Robin ont ainsi connu un ancien gendarme, un ex-banquier, un chef d’entreprise en faillite et même un millionnaire déchu.

Thierry Denoël

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