NÉOCONFLIT DE GÉNÉRATIONS

David Abiker

L’autre soir, en sortant d’une réunion de parents d’élèves, je discute avec un directeur informatique dont la fille est en classe avec la mienne. En face de moi, j’ai un homme abattu.

– Vous êtes informaticien, vous avez un emploi, vous devriez être heureux.

– Hélas, c’est un drame de l’orientation scolaire que je vis présentement.

– Que voulez-vous dire ? Votre enfant participe à #NuitDebout ?

– Non, Dieu merci, je n’en suis pas là. En revanche, c’est la cata. Elle veut devenir CDO (Chief Digital Officer) !

– C’est merveilleux, elle sait déjà ce qu’elle veut faire ! Dans le numérique, en plus. Les temps changent et la fonction se féminise…

– Pour moi, c’est un désaveu.

– Le CDO ne fait pas d’informatique ?

– Vous me tuez. Le CDO n’a absolument rien à voir avec l’informatique. Nous autres, directeurs des systèmes d’information (DSI), nous veillons à la fiabilité des réseaux, nous assurons leur continuité et leur sécurité ! Les CDO sont arrivés bien après nous. Et sous prétexte qu’ils se sont mis à Twitter et qu’ils ont assisté à trois conférences TED, ils se mêlent de tout ! Et que je te digitalise ceci, et que je te refais le parcours client de cela. Mais pour qui se prennent-ils ?

– Ce n’est pas le même métier ?

– Certainement pas. C’est un peu comme comparer un peintre en bâtiment à un pensionnaire de la villa Médicis. Ils se prennent pour des prophètes, ces gens-là, en se pavanant dans les séminaires, en multipliant les quineautes (key-notes), en s’imaginant en Steve Jobs. Ils prétendent s’adresser aux générations futures Z, A, B, C ! J’ai même entendu un CDO expliquer qu’il avait une fonction transversale et qu’il veillait à la  » transformation digitale  » des métiers. Vraiment, ces gens-là ne se mouchent pas du pied.

– Je ne comprends pas. C’est pas bien, la transformation digitale ?

– Mais c’est nous autres, en soute, qui nous tapons le sale boulot ! A se cogner les attaques virales, à implémenter les logiciels, à faire en sorte que nos systèmes soient à la fois ouverts, sûrs et agiles. Et qui passe des heures à expliquer qu’on fait déjà du Big Data et qu’on n’a pas attendu le CDO pour avoir notre cloud privé ? C’est bibi ! Le CDO a une grande gueule, mais dès qu’il faut mettre les mains dedans, y’a plus personne. A eux les beaux discours, à nous les emmerdes. Parce qu’évidemment, quand ça ne marche pas, ça nous retombe dessus. Rendez-vous compte, certains ne savent pas changer une carte mémoire !

– Bref, vous vous sentez menacés.

– Dans les années 1990, on était les rois. On avait des mégabudgets, on parlait une langue incompréhensible, on avait le pouvoir, on mettait des années à autoriser l’intégration d’un logiciel et personne ne nous ennuyait. Je me rappellerai toute ma vie le jour où on a installé sa messagerie au big boss en 1994…

– Et maintenant ?

– C’est plus pareil. Quand ça marche, c’est normal ; quand ça plante, c’est notre faute. En revanche, les trucs rigolos, ce sont les CDO qui les récupèrent. A eux les rencontres avec la com, les RH, le marketing. On n’écoute plus qu’eux. Ils ont pris le pouvoir, les chiens. Ils veulent nous  » zubérizer « .

– Et votre fille veut devenir CDO, vous le vivez mal. Je comprends.

– Vous n’imaginez pas ce qu’on lit sur les blogs. Le CDO serait le chaînon manquant entre les métiers et l’informatique ou, pire, le futur directeur informatique. C’est à croire que depuis trente ans, notre corporation n’a rien fait.

– Quelle ingratitude ! Qu’allez-vous faire pour votre enfant ?

– Je ne sais pas, je suis désespéré.

– Surtout ne la prenez pas frontalement, elle risquerait de se radicaliser et pire, de vous provoquer.

– Comment cela ?

– Elle pourrait choisir pire que CDO !

– Quoi donc ?

– Community manager !.

– Ah pitié !, je préfère encore qu’elle fasse du droit ou de la philo.

– Là, vous vous faites du mal.

David Abiker

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