Muriel et ses  » soeurs « 

L’attentat-suicide de Muriel Degauque en Irak a relancé toutes les supputations sur la menace terroriste en Belgique. Elle n’est pas plus élevée qu’avant mais les dérives sectaires de l’extrémisme musulman sont pointées du doigt

(1) Mouvements religieux contestés. Par Vassilis Saroglou, Louis-Léon Christians, Coralie Buxant et Stefania Casalfiore, Academia.

(1) Rompre le silence. Coordonné par Hassan Bousetta, Editions Labor.

Procès de groupes terroristes en Belgique, aux Pays-Bas et, dans une mesure moindre, en France : l’actualité judiciaire rejoint l’actualité tout court, nationale et internationale, puisqu’une jeune femme originaire de Charleroi, convertie à l’islam radical, a commis un attentat-suicide en Irak. Ces événements ne sont pas sans conséquences sur les relations entre communautés et sur le niveau de protection que les autorités veulent relever, peut-être au détriment de la vie privée et des droits de la défense.L’incompréhension demeure. Comment cette jeune femme de 38 ans, blonde et jolie, s’est-elle laissé entraîner en Irak, où son attentat-suicide, le 9 novembre, a causé la mort de cinq policiers irakiens et blessé grièvement un autre policier et quatre civils ? Depuis quelques semaines, ses parents, simples ouvriers vivant à Monceau-sur-Sambre, étaient sans nouvelles d’elle. Lorsque, le 29 novembre, les médias annoncent la mort d’une kamikaze belge en Irak, sa mère a tout de suite pensé à sa fille. Après une adolescence chahutée, marquée par le décès accidentel de son frère aîné, puis des problèmes de drogue et une certaine instabilité sentimentale, Muriel Degauque était en situation de vulnérabilité lorsqu’elle se remarie avec Issam Goris, issu d’un couple mixte belgo-marocain, de sept ans son cadet. C’est le début d’une spirale radicale, plongeant ses racines dans un obscurantisme moyenâgeux. Le couple fréquente une association salafiste particulièrement déjantée, La Plume, située à Schaerbeek. Là, les amis de Ayachi Bassam, l’ancien dirigeant franco-syrien du Centre islamique de Belgique (Molenbeek-Saint-Jean), encouragent la pratique de la sorcellerie et du désenvoûtement. Ils convertissent des Belges ou des Belgo-Africains à une version de l’islam qui épouvante nombre de familles musulmanes. En 2004 et 2005, à Schaerbeek, deux jeunes femmes d’origine marocaine ont succombé à un exorcisme. L’une d’elles fréquentait L’Elite conseillère, la déclinaison féminine de La Plume. Issam Goris gagnait lui aussi un peu d’argent comme  » guérisseur « . D’autres islamistes, dont cinq ont été inculpés à Bruxelles et un autre en France, ont spéculé sur son fanatisme et sa fragilité pour l’envoyer à la mort. Ceinturé d’explosifs, il a été abattu par les Américains, après le 9 novembre, sur la foi d’un renseignement de la police fédérale belge qui l’avait repéré en Irak. D’autres jeunes femmes vivant en Belgique étaient conditionnées pour suivre son exemple. Leur  » coach  » aurait été la femme d’un des prévenus de l’actuel procès du Groupe islamique combattant marocain (GICM) qui, à Maaseik, défie toujours l’autorité communale en refusant de payer ses amendes pour le port, interdit, de la burqa.

Dérive sectaire ou extrémisme combattant ?

C’est le nouveau paradigme policier : la cavale de Muriel Degauque serait le produit d’un enchaînement de type sectaire. Cette interprétation est loin de faire l’unanimité, notamment au Centre d’observation et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles, dans le conseil d’administration duquel figure Louis-Léon Christians, juriste et canoniste à l’UCL. Celui-ci signe, avec Vassilis Saroglou, professeur de psychologie de la religion (UCL), un ouvrage bienvenu sur les  » mouvements religieux contestés  » (1). Pour Louis-Léon Christians, la qualification de  » sectaire  » est en général inappropriée dans le cas des extrémistes musulmans dans la mesure où leur projet est politique plutôt que religieux. En Irak, par exemple, Al-Qaeda cherche à faire cesser l’occupation américaine et à imposer un nouveau régime politique. Cette distinction entre conviction religieuse et projet politique est importante.  » La Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg n’a rien trouvé à redire à l’interdiction du Refah Partisi, l’ancien parti de l’actuel Premier ministre turc Erdogan, qui prétendait implanter la loi islamique dans l’appareil juridique, en violation de la Constitution turque. Mais elle a admis qu’un intellectuel puisse défendre les mêmes idées au nom de la liberté d’expression « , explique-t-il. Pourtant, le reproche de  » sectarisme  » adressé à certaines franges de l’islam rejoint le sens commun. D’après le psychologue Vassilis Saroglou, les groupes sectaires et l’extrémisme combattant ont en commun une petite taille, un mode de communication secret vers l’extérieur et même en interne, une interprétation littérale des textes, l’obéissance à une structure autoritaire, la présence d’une personnalité charismatique. Mais alors que les  » mouvements religieux contestés  » insistent souvent sur le bien-être et le développement de soi à long terme, les groupes fondamentalistes violents se livrent à des activités concrètes, immédiates.  » Si l’idée d’une prédisposition psychopathologique à tomber sous l’emprise d’un groupe sectaire ou fondamentaliste qui pratiquerait la manipulation mentale est rejetée par les scientifiques, il existe bel et bien des indices de vulnérabilité, indique Vassilis Saroglou. Les membres de ces groupes ont un besoin excessif d’ordre et de structure, ce qui ne les empêche pas d’être conscients de leur choix. A ne pas négliger, non plus, l’héroïcité et l’un de ses dérivés, l’honneur, qui n’apparaît nulle part avec autant de force que dans le monde méditerranéen. L’islam propose un cocktail très fort du héros et du saint. La perversité du discours terroriste est de dévoyer l’altruisme, le dévouement à la communauté qui est au c£ur de cet engagement, en cautionnant l’assassinat de personnes innocentes comme un mal nécessaire. Plutôt que d’espérer détecter et isoler des candidats kamikazes dont le nombre est en augmentation, il faut décrédibiliser le discours « attrayant » des islamistes pour diminuer le risque de passage à l’acte de personnalités enclines au radicalisme.  »

Conversions obligées, conversions choisies

Le mysticisme soufi a été la porte d’entrée des Européens dans l’islam. La croissance de la population en provenance de pays musulmans (environ 400 000 personnes en Belgique) a accru la force et la diversité des nouvelles affiliations à l’islam. La première cause est le mariage. Une musulmane ne peut pas se marier avec un non- musulman qui, en tant qu’homme, a prééminence sur elle et détermine la religion dans laquelle leurs enfants seront élevés. Nombreux sont donc les non-musulmans qui se convertissent pour être agréés par leur belle-famille ou, par exemple, pouvoir se rendre en couple au Maroc.  » Une récente circulaire ministérielle de Laurette Onkelinx impose aux communes d’exiger des futurs mariés étrangers qu’ils produisent un  » acte de coutume  » qui, dans le cas du Maroc, n’est pas délivré par le consulat si le fiancé n’est pas musulman. C’est une contrainte à la conversion « , s’insurge le converti bruxellois Karim Geirnaert, proche de l’Exécutif des musulmans de Belgique. D’autres personnes adhèrent à l’islam, y compris chiite, par cheminement intérieur ou pour donner forme à une révolte, faute d’alternative politique radicale. L’islam attire par sa dimension égalitaire et par le fait qu’il s’agit de la religion de populations soumises à l’arbitraire dans leurs pays et, en tout cas, antioccidentale. Rien de moins formel que cette conversion : l’impétrant récite la profession de foi ( » Il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est le Prophète de Dieu « ) en présence de deux témoins musulmans. Elle peut rester intime mais, pour générer des effets concrets, elle doit être enregistrée. La Grande Mosquée du Cinquantenaire, à Bruxelles, délivre des certificats de conversion au terme de six mois de cours à fort contenu wahhabite, la forme la plus rigoriste de l’islam sunnite. La majorité des 400 convertis qui en sortent chaque année sont des femmes. La mosquée de la rue de Suède, à Saint-Gilles, enregistrerait de 300 à 400 conversions par an. En 2005, le converti Karim Geirnaert a notifié au consulat du Maroc entre 450 et 500 conversions. Par extrapolation de ce rythme d’environ 1 200 cas par an en Région bruxelloise, dont une bonne partie par nécessité matrimoniale, un groupe de 40 000 à 60 000 convertis se serait constitué depuis une vingtaine d’années en Belgique.

Le silence des musulmans

Dans un ouvrage collectif coordonné par Hassan Bousetta, Rompre le silence, des intellectuels belges d’origine maghrébine avaient, en 2002, livré leur opinion sur les événements du 11- Septembre (1). Passé la condamnation de principe des attentats, la tonalité générale de leurs contributions était à la plainte et au reproche d’incompréhension vis-à-vis des musulmans de Belgique et de l’islam. Quinze jours après les attentats de Madrid, en 2004, l’Exécutif des musulmans de Belgique avait organisé une manifestation de condoléances qui, regretta-t-il amèrement, n’eut aucun écho dans les médias. Le nouveau président de cet Exécutif, Coskun Beyazgul, condamne lui aussi la violence au nom de l’islam. Commissaire à la division antiterrorisme de la police fédérale de Bruxelles, Alain Grignard établit très justement une comparaison entre le mouvement islamiste et les Cellules communistes combattantes qui, en Belgique, dans les années 1980, bénéficiaient de l’indulgence d’une partie de la gauche pour sa contestation radicale du capitalisme.  » Même s’ils condamnent la violence, les musulmans éprouvent des difficultés à se démarquer de leurs coreligionnaires, explique-t-il. Les regards suspicieux qu’ils endurent dans leur vie quotidienne les renvoient à leur altérité et sont de nature à les pousser à devenir ce que précisément on redoutait qu’ils soient.  » Pour l’islamologue Felice Dassetto (UCL), la difficulté de se démarquer est d’autant plus grande que les extrémistes mobilisent des références qui existent dans le répertoire coranique.  » Il ne suffit pas de répéter que l’islam veut dire paix. Il importera de réinterpréter des pans entiers de l’histoire et de la parole fondatrices. Le chemin est long, il n’est pas impraticable.  »

Les prisons, foyers de réislamisation

Les services de police et de renseignement, relayés par un rapport du Comité R (comité de contrôle des services de renseignement), en 2002, ont attiré l’attention des autorités pénitentiaires sur le développement de foyers d’islamisation radicale dans leurs établissements. De 35 % à 45 % des détenus des prisons belges seraient de confession musulmane. Certains se contentent de renouer avec leurs racines religieuses. La prison est un lieu naturel de  » reconversion  » pour des personnes qui peuvent trouver un apaisement et parfois une justification de leurs actes dans la religion. D’après Simon Petermann, professeur de sciences politiques à l’ULg, qui a lancé une recherche sur la pratique de la religion islamique dans les prisons,  » la plupart nous disent qu’ils sont victimes de la société en tant que délinquants et musulmans « . La renaissance religieuse va souvent de pair avec une radicalisation du discours politique. De fait, 5 ou 6 personnes inculpées actuellement dans des dossiers  » terrorisme  » auraient été recrutées derrière les barreaux. Récemment, des photos de Ben Laden ont dû être enlevées de certaines cellules. La présence de prisonniers  » politiques  » condamnés dans des affaires de terrorisme n’est pas non plus étrangère à ce regain d’intérêt. Les directeurs de prison sont conscients du problème mais ne l’exagèrent pas. La nomination prochaine de 18 conseillers islamiques, payés par l’Etat et ayant rempli des conditions de sécurité, offre la perspective d’une satisfaction de meilleure qualité des besoins religieux des détenus musulmans.

GICM, groupe Hofstad et gang de Roubaix

Les 13 prévenus, tous Marocains ou d’origine marocaine, qui sont jugés actuellement devant le tribunal correctionnel de Bruxelles pour leur appartenance présumée au Groupe islamique combattant marocain (GICM) n’ont apparemment rien à voir avec le petit groupe à dominante tunisienne qui a organisé le départ de Muriel Degauque en Irak. Ils sont soupçonnés d’avoir offert une aide logistique aux terroristes avant et après les attentats meurtriers de Casablanca (2003) et de Madrid (2004). Ils auraient ainsi permis au GICM de se réorganiser dans la clandestinité. Mais ils ne se souviennent de rien ou nient en bloc, alors que la téléphonie, les observations et même des traces ADN témoignent d’intenses contacts avec des ténors du terrorisme international.

Aux Pays-Bas, le procès du groupe Hofstad a commencé. L’assassin de Theo Van Gogh, déjà condamné à la prison à vie, y figure. Treize autres prévenus doivent répondre d’un ensemble de projets très graves allant de l’assassinat de personnalités politiques (le maire d’Amsterdam Job Cohen, la députée libérale Ayaan Hirsi Ali) au dynamitage du siège des services de renseignement et du Parlement néerlandais, ainsi que l’attaque d’un appareil de la compagnie israélienne El Al. Certains d’entre eux avaient été acquittés lors d’un précédent procès, faute de preuves opposables en justice. Depuis lors, les Pays-Bas se sont dotés d’une loi antiterroriste et certains de ces activistes ont été repris dans les filets judiciaires. La justice française connaît, elle, la queue de la comète d’un  » islamo-gangstérisme  » qui a frappé le nord du pays au début de 1996. De retour de la guerre en Bosnie, des jeunes gens convertis ou musulmans d’origine multiplièrent les braquages, en lien avec des extrémistes, et tuèrent un homme lors d’une fuite. Fait prisonnier en Bosnie où il s’était réfugié, volant et tuant de nouveau un homme, Lionel Dumont s’évade, bourlingue en Asie, est repris en Allemagne. Déjà condamné à perpétuité par contumace, il comparaît enfin devant ses juges français. Une décennie s’est écoulée.

Nouveaux moyens répressifs

Le gouvernement belge n’a pas chômé en matière de lutte contre le terrorisme. La nouvelle loi sur les infractions terroristes s’applique aux prévenus du GICM. Le mandat d’arrêt européen a été adopté. L’entraide judiciaire internationale en matière pénale s’est améliorée, comme l’indique le coup de filet réalisé dans les milieux entourant Muriel Degauque et Issam Goris, en Irak. Un texte relatif à l’exécution dans l’Union européenne des décisions de gel de biens ou d’éléments de preuve devrait être bientôt transmis au Parlement. Celui-ci devra aussi se prononcer sur la création de l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace. Les entreprises vont être aidées à se protéger contre la menace terroriste et le Collège des procureurs généraux a rédigé une circulaire réglant les rapports entre les parties intéressées à la sécurité (y compris le département de la santé). Les moyens en hommes, à la police fédérale et dans les services de renseignement, ont été renforcés. Enfin, la prévention n’a pas été négligée. Un plan d’action  » radicalisme  » s’intéressera aux médias qui incitent à la haine et à la violence ou propagent des idées contraires à des valeurs fondamentales.

Protection versus libertés

Le délai que la Cour d’arbitrage a donné au gouvernement pour amender sa législation sur les méthodes particulières de recherche (MPR) expire le 31 décembre. D’où l’urgence qui s’est emparée du cabinet de la ministre socialiste de la Justice, confronté à l’opposition virulente des organisations de défense des droits de l’homme et aux inquiétudes d’une partie du PS. L’intervention d’un magistrat aussi respecté que Damien Vandermeersch, professeur de procédure pénale à l’UCL, tend à ajouter du poids aux arguments des critiques. De quoi s’agit-il ? Le chapelet d’affaires liées à l’extrémisme musulman met les services de sécurité sur les dents. D’une part, ils doivent empêcher les activistes de passer à l’acte, en Belgique ou à l’étranger. D’autre part, ils ne peuvent pas les arrêter sans avoir suffisamment d’éléments pour les faire éventuellement condamner par les tribunaux. La solution ? Les surveiller pour les arrêter, soit au moment où ils vont agir soit lorsque assez de  » preuves  » ont été réunies contre eux.

Les MPR (intrusions discrètes dans des locaux privés, infiltration de groupes, observations prolongées, recours aux indicateurs…) permettent cette surveillance, qui ne peut s’exercer que dans les affaires de terrorisme ou de criminalité grave et organisée. Le projet de loi Onkelinx légalise et, parfois, amplifie des pratiques policières qui existaient déjà sous le contrôle du parquet, confirmant la rétraction du rôle du juge d’instruction, juge impartial et garant des libertés individuelles, lors du feu vert à donner aux policiers pour certaines opérations. Mais, dans le même temps, la ministre de la Justice a l’intention de créer la fonction de juge d’instruction fédéral. Celui-ci sera placé à la tête d’un service de magistrats spécialisés qui pourront exercer leurs attributions sur l’ensemble du territoire. Le point d’équilibre entre le besoin de protection de la population et de l’ordre constitutionnel, d’une part, et le respect sacré des droits et libertés individuels, d’autre part, a évolué sous l’impact des événements du 11-Septembre. Le risque, évidemment, est que ce curseur ne revienne jamais à sa place, renforçant le caractère policier de l’Etat.

Marie-Cécile Royen

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