Muñoz Molina Un été 69

Le grand romancier espagnol revit sa jeunesse andalouse. Et ces jours inoubliables où l’homme a marché sur la Lune…

Il pourrait sortir d’un polar de Chandler, d’un film de Buñuel ou d’un conte fantastique de Cortazar. Familier des ombres, chorégraphe de l’invisible, il partage aussi avec Garcia Lorca le goût des noces de sang et des soleils noirs. Quant à son nom – Antonio Muñoz Molina – il s’égrène comme un roulement de castagnettes et pavoise depuis longtemps le fronton des lettres espagnoles. Grâce à lui, elles ont magistralement pris le virage de la Movida, dont il est, avec Javier Marias, la figure la plus emblématique. Couvert de récompenses dans son pays, lauréat du prix Femina étranger 1998 en France, l’auteur de Pleine Lune envoûte par la profondeur spirituelle d’une £uvre qui rôde dans les catacombes de l’Histoire espagnole et rameute les vieux démons du franquisme en mêlant thriller, confidence intime et quête métaphysique. Avec, toujours, cette petite musique crépusculaire qui s’orchestre à la lisière du silence, là où tremblent les destins, là où notre condition découvre son insoutenable précarité.  » J’ai peur de la fragilité des choses, de la réalité quotidienne, qui peut soudain se briser dans la catastrophe d’un malheur « , écrit Muñoz Molina dans le bouleversant Séfarade, un mémorial où il a rassemblé la horde des suppliciés qui, au fil du xxe siècle, disparurent dans les geôles du fascisme, les goulags de l’époque soviétique ou les camps d’extermination nazis.

C’est au c£ur d’une Andalousie immobile, assoupie sous ses bouquets d’oliviers, qu’est né Muñoz Molina, en 1956. Son horizon, là-bas, ce furent les méandres du Guadalquivir, les collines rabotées par le vent et, surtout, les livres lus et relus – ceux d’Onetti, de Simenon, de Faulkner. Ils lui donnèrent envie, alors qu’il mourait d’ennui dans un bureau à Grenade, de sauter le pas. En signant d’abord des romans noirs, nourris de références au cinéma et talonnés par les fantômes de la guerre civile. Avec des personnages qui vivent la peur au ventre et la mort aux trousses, comme le tueur famélique de Beltenebros, l’apprenti conspirateur du Sceau du secret, le jazzman désaccordé de L’Hiver à Lisbonne, ou cet inspecteur qui – dans Pleine Lune – traque le crime avec une telle sainteté qu’on le croirait inventé par Dostoïevski.

D’un roman à l’autre, Muñoz Molina – qui vit aujourd’hui entre l’Espagne et New York – fait preuve d’une incroyable attention à cette humanité dont il enregistre les moindres palpitations, à la manière d’un sismographe.  » Ecrire, c’est se mettre dans la peau d’un autre, explique-t-il. Jamais je ne me sens autant moi-même que lorsque je garde le silence et que j’écoute, que je suis habité par les expériences et les souvenirs des autres.  » Des souvenirs, il y en a des rafales dans Le Vent de la lune, le nouveau livre de Muñoz Molina. Mais, cette fois, ils lui appartiennent intimement. Et forment une guirlande parfois nostalgique, parfois inquiétante, pour ressusciter la lointaine Andalousie où il passa son enfance.

De ses rêves d’ado aux chimères de l’écrivain

Tout est là : les mythologies de l’Espagne des années 1960, les murmures des confessionnaux, les pupitres du pensionnat, le cinéma à ciel ouvert, les lueurs des premiers écrans de télévision, les ombres funestes des phalangistes, les mains du père agrippées à la houe, la corde où se pendit l’aveugle du village. Et cette image enchantée qui traverse tout le récit, celle du premier homme en vadrouille sur la Lune, le 21 juillet 1969.  » Les yeux fermés, je m’imagine que je suis astronaute « , se souvient Muñoz Molina, qui raconte ici comment ses rêves d’ado allaient accoucher de ses chimères d’écrivain. Le Vent de la lune est son livre le plus sensuel. Et le plus précieux pour partager ses secrets, dans les halos du temps retrouvé. l

André Clavel

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