Mort d’un géant

Le plus grand auteur flamand d’après-guerre a choisi de mourir dans la dignité. Il laisse une ouvre multiple, foisonnante, forte et universelle. Evocation par Alain Van Crugten, son traducteur.

Depuis quelques années, il souffrait de la maladie d’Alzheimer.  » Lorsque la déchéance se manifeste de manière inexorable, il ne faut pas s’accrocher à tout prix à la vie « , déclarait-il en 2004, dans sa dernière interview, accordée à Piet Piryns, son biographe et journaliste à Knack. Quatre ans plus tard, deux jours avant le printemps, le génie des lettres flamandes s’est éteint à l’hôpital d’Anvers, d’une euthanasie. Sans le Nobel de littérature, pour lequel il était pressenti chaque année…

Né à Bruges en 1929, Hugo Claus était un artiste hors normes, complexe et multiple. Romancier, dramaturge, poète, librettiste d’opéra, traducteur, cinéaste, peintre – il fit partie du mouvement Cobra -, il passait aisément d’une forme artistique à une autre pour fouailler sans relâche dans les profondeurs de l’âme humaine. Provocateur – au Festival de Knokke, en 1967, il avait fait scandale en faisant jouer à trois hommes nus sur scène la Sainte Trinité -, anticonformiste viscéral, il a porté à incandescence la critique du provincialisme et du conservatisme de la société flamande. Dans Le Chagrin des Belges (1983), son plus grand succès, il fustigeait violemment, dans une langue colorée et réaliste, la période collaborationniste de la Flandre.

Hugo Claus, un écrivain flamand, belge ou européen ?

Alain Van Crugten : Un écrivain tout court. Le Chagrin des Belges, son chef-d’£uvre, parle d’un coin de Flandre occidentale dans les années 1930 et 1940, mais a été traduit dans une vingtaine de langues. Hugo Claus a quitté l’école à 16 ans et, comme de nombreux autodidactes, il restait très attaché à la culture classique. Le complexe d’îdipe est un thème récurrent chez lui. Dans ces passages-là, ce n’est plus du tout l’écrivain flamand qui s’exprime, mais une grande voix de la littérature mondiale.

Bizarrement, Hugo Claus n’a jamais écrit sur l’univers des courses cyclistes, pourtant l’un des ciments de la culture populaire flamande …

Il a habité pendant des années au pied du Ventoux et, quand j’allais chez lui, j’en profitais pour escalader le col. Il me regardait comme un animal bizarre. Malgré l’immense ferveur que ce sport suscite en Flandre, toute la mythologie qui entoure le cyclisme le laissait complètement froid. Il était très loin de ça. Il adorait se moquer de l’esprit de clocher flamand.

Peut-on lire dans son £uvre une critique implicite du nationalisme ?

Aucun de ses romans n’est un pamphlet politique. Le Chagrin des Belges parle des Flamands qui ont collaboré avec les nazis, au nom d’une certaine fraternité germanique, mais il en parle à travers les destins personnels. C’est un roman largement psychologique. Hugo Claus était un cosmopolite. Il a habité un peu partout en Flandre, ainsi qu’aux Pays-Bas et à Paris. Il se sentait chez lui aux Etats-Unis ou en Italie. Ces vingt dernières années, il a passé beaucoup de temps en Provence, mais il changeait de maison tous les deux ans. Un homme pareil ne pouvait pas devenir un nationaliste étroit.

Cela ne l’a pas empêché de devenir une star au nord du pays.

Lors de sa parution, Le Chagrin des Belges a tout de même rencontré de grosses réticences en Flandre. Hugo Claus a mis du temps à devenir  » le grand écrivain apprécié de tout le monde  » qu’il était à la fin de sa vie. La droite religieuse ne l’a jamais réellement aimé. Logique : plusieurs romans de Claus décrivent comment la religion et la politique s’entremêlaient dans la Flandre traditionnelle. Avec un ami graphiste, il avait même imprimé des cartes postales pour se moquer du pape, lors de sa visite en Belgique.

Hugo Claus, symbole des lettres belges, décède au moment même où la Belgique se trouve  » aux soins palliatifs « . Faut-il y voir un signe ?

Franchement, ne mêlons pas un type de son envergure aux petites querelles de Maingain et De Wever ! Son £uvre reste fondée sur le tragique de l’existence. Une interrogation métaphysique la traverse de part en part.

Mais la Belgique, avec sa complexité et son sens de la dérision, n’a-t-elle pas fourni un terreau idéal pour cette interrogation métaphysique ?

Peut-être. Mais ça dépasse le cadre de l’actualité chaude. Bruegel représentait énormément pour Hugo Claus, qui peignait lui- même. Ce n’est pas ano- din : l’un comme l’autre sont un peu les parangons de la belgitude. Dans leurs £uvres, la tragédie ne se situe jamais loin de la mo- querie.

François Brabant et Elisabeth Mertens

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