MONDRIAN MAÎTRE CARRÉ

Célèbre pour ses tableaux géométriques, l’artiste néerlandais est enfin le héros d’une grande exposition en France. A lui seul, il symbolise l’évolution d’une peinture qui, au début du xxe siècle, passe du figuratif à l’abstraction. Histoire d’un voyage artistique.

Qui aurait imaginé que Mondrian deviendrait un pionnier de l’abstraction ? Elevé dans une famille calviniste, le jeune Piet peint en effet d’abord des champs, des fermes et des moulins dans la tradition néerlandaise, puis, comme bon nombre d’artistes de l’époque, subit les influences fauve et néo-impressionniste. Mais en 1909, alors âgé de 37 ans, il adhère à la Société de théosophie. Selon les théories de ce mouvement, une  » réalité supérieure  » existe au-delà des apparences sensibles, réalité que Mondrian essaiera de trouver et de transmettre dans sa peinture, ce qui explique, en grande partie, son cheminement vers l’abstraction. Histoire d’un voyage autant que d’une mutation artistique.

C’est à Paris, où Mondrian s’installe en 1912, que se produit la conversion. Il y restera une vingtaine d’années comme le rappelle l’exposition du Centre Pompidou. Tout commence par la découverte des toiles de Braque et de Picasso. Mondrian applique le vocabulaire cubiste à ses propres motifs, qu’il représente en réseaux de lignes dans une palette de gris et de bleus. Jusqu’à l’effacement de tout repère figuratif. En voyant ses tableaux, exposés au Salon des indépendants, Apollinaire parle de  » cérébralité sensible « .  » Il a vu juste, commente Brigitte Léal, commissaire de l’exposition. Tout l’art de Mondrian, jusqu’au néoplasticisme, est cérébral et conceptuel. « 

Le style du peintre se radicalise lors de son séjour aux Pays-Bas, à partir de 1914. La guerre qui le surprend là-bas, alors qu’il rend visite à son père malade, l’oblige à rester. Et il travaille. Sous son pinceau, vagues et dunes ont l’aspect de croix, de traits ou de damiers de couleurs plus ou moins complémentaires. C’est durant cette période que Mondrian fait la connaissance de l’artiste et critique Theo Van Doesburg. Les deux hommes ont des personnalités opposées, mais Mondrian l’introverti et Van Doesburg le volubile partagent les mêmes idéaux, imprégnés de théosophie. En quête d’un  » langage pictural universel « , ils fondent, en 1917, De Stijl [le style], à la fois revue et mouvement, qui étendra ses ramifications dans toute l’Europe (voir l’encadré page 88).

De retour à Paris en 1919, Mondrian poursuit sa quête de beauté pure. Il met alors au point le vocabulaire qui devient sa marque de fabrique : l’utilisation des trois couleurs primaires, des lignes noires et des angles droits. En 1920, il publie Néoplasticisme, ouvrage dédié aux  » hommes futurs « , dans lequel il récapitule ses principes. Sa réputation s’accroît en même temps que la diffusion de ses idées, de plus en plus présentes dans les revues internationales. Et d’Amsterdam à Berlin, ses expositions se multiplient. Il transforme même son atelier de la rue du Départ, à Paris, en laboratoire. Il fabrique des meubles qu’il peint, accroche sur les murs des cartons de couleurs, les déplace afin d’expérimenter ses compositions en cours. Toujours vêtu d’un strict costume noir, Mondrian y reçoit volontiers des artistes comme Calder et des collectionneurs, souvent américains. Alfred Barr, directeur du Museum of Modern Art de New York, franchira lui aussi sa porte en 1935.

Car le paradoxe est bien là. Alors que Mondrian est devenu une figure reconnue de l’avant-garde européenne, il reste, en France, désespérément ignoré, malgré quelques soutiens.  » Dès les années 1920, rappelle Brigitte Léal, Mondrian a des acheteurs aux Pays-Bas. Dans les années 1930, Allemands, Suisses et Américains commencent à s’intéresser à sa peinture, mais, à Paris, seuls deux amateurs se manifestent, le vicomte de Noailles et l’artiste Pierre Chareau.  » A l’abstraction, la France préfère l’onirisme surréaliste.

Fasciné par New York, sa géométrie, ses néons scintillants…

Mondrian poursuit donc son chemin à New York, où il émigre en 1940, pour échapper au nazisme. Son nom a déjà traversé l’Atlantique. Il s’intègre rapidement à la communauté artistique. Une photo prise en 1942 à la galerie Pierre Matisse le montre aux côtés de Léger, Ernst, Calder, Breton, Chagall. New York, ville géométrique, le scintillement des néons et le rythme du boogie-woogie le fascinent. Sa peinture évolue encore en trames plus complexes. Mais il meurt en 1944, laissant une toile inachevée, Victory Boogie Woogie. En sa mémoire, une rétrospective est organisée l’année suivante par le Museum of Modern Art.

Ses tableaux irriguent l’art américain d’après-guerre. Ellsworth Kelly, Barnett Newman, Kenneth Noland ou encore Dan Flavin y puisent leur inspiration. En France, le ministre de la Culture, André Malraux, grand pourfendeur de l’abstraction, bloque toute initiative. La première rétrospective a lieu en 1969 au musée de l’Orangerie. Et la première acquisition est faite par le Musée national d’art moderne, en 1975. Seulement trois tableaux appartiennent aujourd’hui aux collections françaises.

Mondrian/De Stijl. Centre Pompidou,

Paris (IVe). Jusqu’au 21 mars 2011.

A lire : Mondrian, sous la direction de Brigitte Léal (éd. du Centre Pompidou) et De Stijl, par Frédéric Migayrou et Aurélien Lemonier (éd. du Centre Pompidou).

A voir : Dans l’atelier de Mondrian, de François Lévy-Kuentz. Le 9 décembre, à 21 h 35, sur France 5.

ANNICK COLONNA-CÉSARI; A. C.-C.

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