» Mon salaire ? Il est déjà bloqué « 

Geler les salaires pour doper la compétitivité : ce slogan récurrent est perçu comme une agression. Et si on mettait l’imagination au pouvoir ? Reportage dans une PME bruxelloise et une grande entreprise liégeoise. A l’écoute des travailleurs et des managers

Abdel, 30 ans, connaît la musique. Comme tous les matins, sur le coup de 6 h 30, il est prêt à l’emploi avant même le chant des oiseaux. Dans la PME bruxelloise où il s’est formé à la sérigraphie, après un diplôme en électromécanique, c’est lui qui ouvre la boutique. Ce matin-là, Abdel, fils d’Algérien, lit ses mails en buvant son indispensable premier café. Puis il se faufile entre les machines, allume le transistor et le tunnel de séchage. Il prépare ainsi le boulot d’Omar, son frère, matinal comme lui. Ensemble, tous deux viennent de la région de Charleroi. Le départ avant l’aurore les arrange bien. Pas besoin de slalomer entre les navetteurs au bord de la crise de nerfs. Quant aux patrons de la boîte, ils ont saisi l’essentiel : rester à l’écoute des gars de l’atelier. D’autant que leur refuser cet horaire décalé aurait été gonflé. Chez Kick & Rush, né d’un pari d’étudiants doués en sciences commerciales, la flexibilité est  » le  » leitmotiv. C’est la recette anti-aléas sur le marché des objets promotionnels, cornaqué par les pays à bas salaires. A l’étage, pour preuve, la petite salle qui fait état de  » show room  » ressemble à la caverne d’Ali Baba. A droite, les objets made in China. Des frisbees pliables. Des porte-GSM pour joggeurs branchés. Des moules à glaçons en forme de sapins plutôt kitsch. Au fond se trouve le rayon textile importé de Turquie et du Bengladesh, beaucoup plus sobre.

 » A Istanbul, résument Arnaud de Broqueville et Thibaut Fontaine, deux des quatre patrons associés, nous avons trouvé un fournisseur qui a atteint un très bon niveau de qualité et de fiabilité. La marchandise est livrée en 4 ou 6 semaines. Si des clients moins pressés souhaitent des prix encore plus doux, nous nous adressons à un agent indépendant débusqué en Chine. Lui a tout compris. Il sait parler aux Chinois et contrôle nos affaires de tout près. Grâce à ça, plus d’embrouilles : làbas, il y a tellement de demandes qu’une commande un peu compliquée reste parfois en rade. Plus de nouvelles. Envolée, oubliée ! Notre atelier de production bruxellois est l’élément essentiel qui nous permet d’être complets. Nos clients peuvent venir tester ce qu’ils souhaitent. Imprimer un logo avec un haut niveau de précision et de détail, par exemple. Cela les fidélise.  »

A l’atelier, Omar fait face à un carrousel de sérigraphie. Sur cette machine en rotation permanente, il enfile des tee-shirts (du Bengladesh), qu’il dispose proprement sur les palettes. Chaque vêtement file ensuite dans le four, où sèchent les fameux logos. Chez les ouvriers, la sainte compétitivité ou la modération salariale dont on parle à la télé reviennent rarement dans les conversations.  » La Chine ? Pourvu qu’on n’importe pas ses méthodes de travail « , glisse l’un d’eux.  » Mon salaire ? Il est déjà bloqué « , ironise un autre, allusion à sa fiche de paie maigrichonne. Alphonse sourit. Lui est brodeur. La casquette vissée sur les oreilles, ce gaillard jovial veille à la bonne tension des fils de sa machine, en actionnant minutieusement de petits boutons avec ses grandes paluches. A 35 ans, il ne se plaint pas.  » Je suis content d’avoir un boulot. C’est cool ici. L’ambiance est bonne. Chacun est prêt à faire un effort lorsque c’est « chaud » et que les commandes affluent, au début de l’été ou avant les fêtes de fin d’année, par exemple. Je gagne 1 050 euros net par mois, plus les chèques- repas et quelques chemises que les patrons me filent en douce.  » Alphonse est marié, deux enfants. Le  » problème « , il l’impute plutôt au coût de la vie. Le carburant qui flambe. Les 500 euros mensuels pour chauffer la maison, en hiver.

Abdel se livre davantage. Il s’est fait une place respectée chez Kick & Rush en faisant parler son expérience. Mais il craint de laisser filer les belles années, sans effet matériel sur son compte en banque.  » La société belge tourne à l’envers. C’est maintenant que j’ai besoin d’argent, pas à 50 ans. En 2001, j’ai acheté une petite maison qui coûtait moins de 50 000 euros. Je voulais la retaper de mes mains. Mon contrat à durée indéterminée et mon salaire mensuel d’environ 1 000 euros n’ont pas suffi à la banque. Mon père a dû m’aider en ajoutant ses propres économies. La modération salariale, vous imaginez ce que j’en pense…  »

Ces dernières années, Kick & Rush a grossi à vue d’£il. Une trentaine de personnes y gagnent désormais leur croûte. Beaucoup d’anciens stagiaires ont pu prendre le train en marche. Confinée dans un espace trop réduit, la PME va devoir franchir un palier supplémentaire, déménager sous d’autres cieux et accepter de payer des loyers supérieurs. Mais les patrons se disent sûrs de leur formule à géométrie variable. Ils s’estiment compétitifs. Ils n’envisagent pas une seconde de fermer leur atelier bruxellois… même si les exportations en provenance de la Chine ont le vent en poupe. Bref, ils semblent avoir apprivoisé la mondialisation.

Age moyen : 47 ans

Chez Techspace Aero, une entreprise de pointe implantée dans la périphérie de Liège, les enjeux sont forcément différents. Chaque jour, 1 250 personnes franchissent le portail de sécurité de l’ancienne FN Moteurs. Ici, tradition syndicale oblige, il suffit d’une étincelle pour mettre le feu.  » On sort d’en prendre avec les décisions gouvernementales sur les fins de carrière, et voici la modération salariale !  » souffle un ouvrier proche de la retraite. Autour de lui, des collègues s’activent sur des pièces métalliques. La spécialité de la maison, c’est la production de sous-ensembles de moteurs d’avions. On fraise, on soude, on alimente des robots. Les ateliers de Milmort (Herstal) impressionnent par leur propreté. A la pause-café, une conversation s’engage sur les salaires. Luigi pointe le doigt sur la grille salariale affichée au mur, juste sous une horloge.  » Dans les environs, on dit de nous qu’on est bien payés. Mais c’est conforme à notre niveau de qualification. Nous ne fabriquons pas des boîtes de conserve.  » Laurent confirme. A 30 ans, il a déjà voyagé dans quatre autres entreprises.  » Dans la région liégeoise, il est difficile de trouver mieux.  » Les autres font la moue, insistent sur la difficulté d’établir des comparaisons. A ce stade-ci, les annonces d’un possible gel des salaires n’ont pas l’air d’agiter les esprits. Les négociations politiques de l’automne, qui ont limité les prépensions, ont bien plus secoué l’entreprise. Il faut dire que la moyenne d’âge y est élevée : 47 ans chez les ouvriers ; idem pour les employés. Chez beaucoup de quinquas, le pacte des générations de Guy Verhofstadt laisse donc un goût amer. Ces dernières années, ils ont vu des dizaines de copains quitter l’entreprise à l’aube de la cinquantaine, le pas léger et un bon chèque sous le bras. Eux resteront abonnés à l’usine un peu plus longtemps.

Affecté par le  » septembre noir  » de 2001, Techspace Aero a bien réagi ensuite. Ses moteurs montent à bord d’avions prestigieux. Des contrats à quarante ans lient l’entreprise à de puissants partenaires de l’aéronautique. Des affiches placardées dans l’entreprise rappellent le changement de stratégie opéré ces deux ou trois dernières années : Techspace s’affirme tel un producteur-concepteur, et non plus comme un simple exécutant. Les ventes ont repris leur envol, et pareil pour les investissements. Les dépenses en formation atteignent 4 % de la masse salariale, largement au-dessus de la moyenne belge. Ces succès attirent de nombreux travailleurs… qui devront patienter. Car la direction préfère s’en tenir à un volume d’emploi relativement stable et embaucher avec modération. L’ancienne filiale de la FN reste échaudée par son  » contrat du siècle  » du milieu des années 1980 : un investissement colossal dans des moteurs  » F100  » qui équipent les chasseurs F-16. La firme avait failli passer de vie à trépas. Suite à une pénible restructuration, l’effectif s’était envolé en fumée, régressant de 2 000 à 1 200 salariés.

Des robots dans les pieds

Aujourd’hui, la priorité est à la productivité. Dans l’entreprise, on ne parle que de  » ça « . Derrière les postes de travail, des tableaux chiffrés indiquent les performances du mois et les tendances de la semaine. Près des grands carters, on peut lire actuellement : attention aux pannes ; bravo pour le respect des temps, les taux d’activité et la sécurité. Des caméras ont risqué de timides incursions dans l’usine pour décomposer les gestes, scruter l’organisation du travail. L’initiative semblait trop délicate : elle a le don d’agacer les ouvriers. Pour faire bref, les patrons de Techspace Aero sont prêts à lâcher du lest sur les salaires, en échange de substantiels gains de productivité. En clair, les rémunérations pourraient augmenter d’un point ou deux au-delà de la norme sectorielle. Mais le personnel de Techspace serait prié de travailler mieux.  » C’est une question de survie ! clame l’administrateur délégué Philippe Schleicher. Nos prix de vente baissent car une part importante de nos commandes proviennent de compagnies aériennes à bas coût. Nous sommes très affectés par la faiblesse persistante du dollar, puisque 98 % de notre production est exportée dans cette devise. Pour corriger ce handicap, la seule solution est de changer nos habitudes de production.  » A priori, la négociation avec les syndicats s’annonce ouverte. Ils ne s’opposent pas aux améliorations de productivité. A condition de s’entendre sur les mots. Les syndicats refusent le  » retour du taylorisme « . Ils attirent l’attention sur l’augmentation du stress au travail. Ils rappellent que les salaires sont encadrés depuis belle lurette.

 » C’est comme la prise de poids  »

Améliorer la productivité ? La belle affaire… Des études européennes érigent les travailleurs belges au rang de champions de la productivité. Comment faire mieux encore ? Le nez face à deux grosses machines, Michel, 45 ans, illustre le propos.  » Avant, il fallait 6 ouvriers pour faire tourner ces molosses. Petit à petit, les mèches de perçage se sont améliorées. On travaille plus vite. Nous ne sommes plus que 3 à ce poste. Pendant les temps morts d’usinage, on nous demande d’autres opérations. Sur cette petite machine bleue qui a été rapprochée, par exemple. Vous voyez, c’est ça, augmenter la productivité !  » Certains en ont peur. Les plus anciens, dit-on.  » Oui, c’est vrai, avoue un technicien de 52 ans. Je crains de ne pas toujours être à la hauteur. J’assimile plus lentement les nouvelles technologies. La pression à la productivité, c’est un peu comme la prise de poids. On ne s’en rend pas compte, mais elle est bien là.  » A deux pas, un chef d’équipe montre une cabine où se trouve un robot d’ébavurage. Sans lui, il faudrait de 11 à 12 heures pour  » ébavurer  » une pièce ronde de moteur : lui casser les arêtes et enlever les bavures en métal. Le robot fait gagner 3 à 4 heures de travail.  » Le défi sera d’agencer au mieux les machines, commente le chef. Dans mon équipe, certains renâclent au changement. D’autres se sentent davantage impliqués dans l’organisation du travail.  »

Schleicher, le patron français, parle un langage direct, qui heurte parfois. Il veut  » changer les mentalités  » et vaincre les vieilles réticences à la flexibilité.  » Ici, les syndicats se sentent à la maison « , regrette- t-il. La direction souhaiterait renégocier avec eux la méthode d’établissement des temps nécessaires pour les opérations de production. Elle veut décomposer les mouvements, observer, mesurer.  » On ne peut améliorer que ce qu’on a mesuré « , ajoute Schleicher. Celui-ci estime à 10, 20, voire 50 %, les gains de productivité dans certaines activités manuelles.

 » Le personnel sait que nous voulons améliorer ces temps, explique Georges Massart, chef des ressources humaines. Mais j’ai peur que le débat sur la modération salariale ne vienne tout compliquer. Le dossier des fins de carrière a été mal expliqué. Les gens savent que la Belgique est championne de la pression fiscale sur le travail. Les affaires politiques de l’automne – Francorchamps et les logements sociaux – ont démontré l’inefficience de la gestion publique. Après ça, comment convaincre les gens qu’ils gagneraient trop ?  » Chez Techspace Aero, des cadres exhument une enquête qui a circulé dans l’entreprise il y a quelques années : 93 % des firmes belges rémunéraient mieux leur personnel d’encadrement que la société liégeoise.  » C’est le prix de la passion, nous dit-on. Comme si le plaisir de bosser pour des avions et des fusées suffisait.  » Le délégué syndical Luis Casillas (FGTB) reste sur ses gardes.  » Il ne faut pas sous-estimer le sentiment de frustration qui monte parmi les ouvriers. Ils savent que l’entreprise va bien. Ils accepteront de faire des efforts. Mais à condition d’être récompensés en contrepartie.  »

La direction redoute comme la peste un effet de contagion, au cas où les négociations nouées à Bruxelles entre patrons et syndicats se déroulaient mal. Dans le bassin industriel liégeois, le mercure social grimpe très vite. Par effet de contamination, en 2005, il y a eu 9 jours de grève chez Techspace Aero. C’est facile à organiser : il n’y a qu’un seul portail d’accès à l’usine. Autant d’arrêts de travail au sein d’une entreprise à succès : c’est apparemment incompréhensible pour les clients étrangers.

Ph. E.

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