Moi, par moi

Guy Gilsoul Journaliste

A Paris, Pascal Bonafoux, qui signe par ailleurs un ouvrage extraordinaire sur le même thème, a construit, à la manière d’un jeu de l’oie, un surprenant parcours dans l’art des autoportraits du xxe siècle

Paris, musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard (vie arr.) Jusqu’au 25 juillet. Tous les jours, de 10 à 19 heures. Les lundis et vendredis, jusqu’à 22 h 30. Tél. : +33 1 42 34 25 95. A lire : Pascal Bonafoux, Moi Je, par soi-même. L’autoportrait au xxe siècle. Ed. Diane de Selliers, 444 p. Un texte et des illustrations qui amplifient et précisent le propos de l’auteur.

De tous les sujets, le portrait est le plus difficile. Le plus ambigu aussi. Et que dire du portrait de l’artiste par lui-même, en représentation au c£ur de ses compositions ou en pied, en buste, avec ou sans chapeau à plumes ? Dès le xvie siècle, dans ses célèbres Vies des peintres, sculpteurs et architectes les plus fameux, l’historien de l’art Giorgio Vasari croit déjà devoir placer au c£ur des textes monographiques une quarantaine de portraits xylographiés induisant ainsi, dès le début de l’histoire de l’art, une curiosité quasi judiciaire pour la figure des maîtres. Mais ne nous y trompons pas : Léonard de Vinci, en un admirable et célèbre dessin, aura dupé son monde, puisqu’on sait aujourd’hui qu’il s’est figuré en Aristote. Combien d’images flatteuses et idéales pour une véritable rencontre ? D’où la critique de l’artiste Piero Manzoni. En 1960, pour tout autoportrait, il avait exhibé l’empreinte de son pouce gauche ! Oui, mis à part les extraordinaires plongées dans la psyché signées Rembrandt, que de mascarades et d’idéalismes, d’ambitions affichées et de rôles assumés par les maîtres de l’art ancien ! Curieusement, le terme même d’autoportrait n’apparaît dans le dictionnaire de la langue française qu’en 1928.

Pour Pascal Bonafoux, le commissaire de l’exposition Moi !, au musée du Luxembourg, à Paris, l’autoportrait est un genre à part entière, comme la nature morte ou le paysage. Mais un genre qui se développe seulement à partir du xxe siècle et serait même une de ses plus belles créations. Face au nouveau statut de l’artiste (comme génie, fou et marginal) que lui offre la nouvelle société bourgeoise, le peintre s’est enfin regardé, scrutant son angoisse d’être, sa solitude et ses audaces de prince nu. Parfois il surnage à peine, parfois il pirouette. Léon Spillaert sort halluciné de son face-à-face avec le miroir. Alberto Giacometti s’y trouble et Zoran Music avertit :  » Si je me mettais en face d’un miroir, je ne copierais que le masque de moi-même.  » A quel jeu se joue donc ce  » je  » qui, sans cesse, paraît échapper au contrôle de celui qui regarde, et inflige à l’image déroutes et mystères.

Un labyrinthe pour quel centre ?

En une scénographie qui emprunte à l’esprit du jeu de l’oie, l’exposition nous entraîne de case en case, au gré des rencontres et au mépris de la chronologie vers un invisible centre : nous-mêmes. Ainsi l’autoportrait de l’autre nous rappelle-t-il notre propre réalité. Où sommes-nous parmi toutes ces £uvres de génie ? Car voilà bien l’enjeu de ces confrontations au sommet où tous les grands noms (ou presque) du xxe siècle sont réunis. Les 130 £uvres (peintures, surtout, dessins, photographies et sculptures) rassemblées créent un paysage de notre propre question du  » Qui suis-je ? ». Van Dongen s’offre en Neptune, Brancusi en diacre, César en quadrillé et Wols titre Autoportrait nerveux. Certains se cachent (ou se révèlent) masqués comme Eric Blumenfeldt en tête de Minotaure ou Cindy Sherman en Farnarina (le beau modèle du peintre Raphaël). D’autres préfèrent, comme Jean Dubuffet, se montrer  » double  » ; d’autres encore choisissent l’abstraction, comme le photographe Moholy-Nagy ou notre Bram Bogart. Et si Frida Kahlo met en scène ses blessures, et Egon Schiele, sa rage sexuelle, Orlan convoque la chirurgie esthétique et Tinguely, la machine  » conjugale « .

Le décor joue souvent un rôle non négligeable. Souvent, le peintre se peint chez lui, dans son atelier : Edgar Degas, Edouard Vuillard, James Ensor, Otto Dix, Käthe Kollwitz. Mondrian fait mieux et plus mystérieux, puisqu’il construit son autoportrait dans une manière sombre et figurative qu’il a abandonnée depuis des années et place le visage devant la reproduction d’un tableau abstrait. Pourquoi ce décalage ? L’hyperréalisme de l’Américain Chuck Close et du Français Jean-Olivier Hucleux est-il plus dérangeant que le tracé de Matisse ou les emportements de Francis Bacon ? Entre les engloutissements de la figure (Eugène Leroy), les flammes graphiques d’André Masson et les graffitis de Basquiat, le véritable face-à-face est rare : Derain, lui, nous fixe, comme Fautrier, Malevitch, ou encore Yan Pei-Ming. Décidément,  » l’horlogerie des âmes « , comme l’écrit le philosophe Emmanuel Lévinas, est décidément des plus rebelles à la démonstration.

Guy Gilsoul

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