Mille ans de solitude

Une équipe d’archéologues belges se rend chaque année sur l’île  » aux mystères inexplicables « . Leurs fouilles permettent de mieux comprendre l’architecture monumentale de l’île

Le 5 avril 1722, jour de Pâques. Une terre inconnue apparaît aux matelots de l’Afrikaansche Galey. Depuis des semaines, leur regard balaie les eaux du Pacifique. Leur commandant, Jacob Roggeveen, est à la recherche du continent austral dont l’existence même taraude l’esprit des géographes européens. Terra Incognita australis se cache-t-elle au c£ur de l’immensité océane, derrière les premiers contreforts d’une île  » sableuse « , comme l’avait prétendu le boucanier Edward Davis ? Armés par la Compagnie des Indes occidentales, les trois navires hollandais accostent l’île minuscule. Ses côtes rocheuses et, surtout, son aspect désolé surprennent d’emblée l’équipage. Paasch Eyland, comme l’amiral la baptise dans son journal de bord, n’a rien d’une île paradisiaque nimbée de verdure. Hormis ses brisants redoutables et quelques buissons rabougris, qu’a-t-elle à offrir ? Ni mouillage, ni provisions fraîches, ni eau douce, ni bois à brûler. Seules de folles étendues d’herbes jaunes, prises autrefois pour du sable, ondulent au gré du vent. Les premiers contacts avec les Pascuans se veulent pacifiques, mais le passage des  » découvreurs  » se solde immédiatement par une hécatombe. Sombre présage. Agacés par les larcins des  » sauvages « , les soldats n’ont pas hésité à ouvrir le feu. Après avoir passé un millénaire sur son île, le peuple Rapa Nui qui se croyait seul au monde, fait une entrée pour le moins brutale dans l’Histoire.

Un demi-siècle s’écoule sur l’océan quand des voiles inconnues pointent de nouveau à l’horizon. Felipe Gonzalez y Haedo y débarque à son tour (1770). L’instant est solennel. Au nom du roi Carlos III, les Espagnols prennent possession des lieux. Au bas du document officiel dont ils ignorent la teneur, les hauts dignitaires pascuans sont invités à apposer leur signature. De bien étranges hiéroglyphes. Personne ne sait les lire. Qu’importe. Une première carte de l’île est dressée. Sur les trois collines adjacentes au volcan Poike, trois croix ont été érigées. Signent-elles le début d’un long et pénible calvaire pour les Pascuans ? Puis arrivent le célèbre capitaine James Cook (1774) et, dans son sillage, le comte de La Pérouse (1786). Accompagnés d’éminents scientifiques, les explorateurs du Pacifique en font des descriptions détaillées, piquantes même. Comme ceux de leurs prédécesseurs, leurs récits soulèvent des interrogations identiques. Comment un peuple si démuni a-t-il pu réaliser, transporter et dresser ces statues aussi étranges que colossales ? Imaginent-ils un seul instant à quel point leurs descriptions vont enflammer, et pour longtemps encore, l’esprit des Occidentaux ? Leurs convoitises, aussi. Lorsque débarquent les chasseurs de baleines puis les esclavagistes péruviens (1862), ce n’est plus pour faire de l’humanisme. Les femmes sont violées. Les hommes, dont les chefs et les prêtres, détenteurs du savoir oral, sont emmenés de force. Ils meurent en déportation dans l’enfer des mines de guano. Les épidémies de petite vérole et de tuberculose achèvent de noircir le tableau. L’île perdue n’est plus que mouroir. Quand se manifeste enfin l’intérêt d’étudier ce peuple si longtemps coupé du monde, ses traditions, ses origines, il est trop tard. La mémoire défaillante des derniers descendants – à peine en dénombre-t-on 178 lorsque l’île est annexée par le Chili (1888) – ouvre toute grande la voie aux interprétations les plus fantaisistes. D’autant que le vide archéologique est total. L’île de Pâques est désormais synonyme de mystère. Particulièrement évocatrices, les descriptions illustrées du  » rêve pétrifié  » qu’en ramène l’écrivain français Pierre Loti vers 1872, y contribuent sans nul doute.  » Il est au milieu du Grand Océan, dans une région où l’on ne passe jamais, une île mystérieuse et isolée. Aucune terre ne gît en son voisinage et, à plus de 800 lieues de toutes parts, des immensités vides et mouvantes l’environnent. Elle est plantée de hautes statues monstrueuses, £uvres d’on ne sait quelles races aujourd’hui disparues, et son passé demeure une énigme.  »

Curieusement, c’est dans ce contexte romantique que se prépare une des plus importantes expéditions ethnographiques et archéologiques menées sur l’île de Pâques. Elle embarque pour la grande aventure le 3 mars 1934. Sa mission ? Etudier la tradition orale des Rapa Nui, mais aussi réaliser des relevés, des fouilles et des inventaires afin de dévoiler les mystères de cette civilisation qui fascine le monde. Parmi ses membres figurent le Belge Henri Lavachery, conservateur aux Musées royaux d’art et d’histoire (Bruxelles) et le célèbre anthropologue suisse Alfred Métraux. Après cinq longs mois de périple, le navire arrive enfin en vue de cette île que les insulaires nomment  » Nombril du monde « . Non loin du rivage, les scientifiques butent sur les fameux colosses de pierre. Les  » esprits des ancêtres  » mordent la poussière. Orbites creuses, oreilles allongées, nez en trompette et mains posées sur un ventre bien nourri, ils jonchent tristement le sol à côté de leur chignon de tuf volcanique. Histoire mouvementée, destin tragique. Secouée jadis par les guerres tribales, l’île ne semble pas avoir attendu l’arrivée des Européens pour sombrer dans le chaos…

Muré dans le silence

Chacun vaque à ses occupations. Lavachery s’échine à inventorier les monuments et les pétroglyphes en les redessinant consciencieusement. Métraux, lui, s’acharne à tirer des anciens le plus d’informations possible. Mais ceux-ci se rappellent péniblement quelques légendes, du reste peu fiables. Là-haut, sur les flancs du volcan Rano Raraku, le  » peuple de pierre  » semble bouder ceux-là mêmes qui les interrogent. En fin observateur, l’ethnologue arrive cependant à percer une énigme de taille : l’origine des monuments. Il apporte même une preuve irréfutable. Dans le mur frontal d’un ahu, plate-forme cérémonielle, il découvre, utilisées en réemploi, les dalles de soubassement d’une Hare Paenga, cette habitation typiquement polynésienne. Ceux qui ont élevé les Moaïs sont polynésiens et les habitants qui vivent aujourd’hui sur l’île, leurs descendants ! Le grand mystère est ainsi levé.

Six mois s’écoulent. Quand le Mercator vient mouiller dans la baie pour rechercher l’expédition, Lavachery met la main sur une statue bien curieuse. Massif, trapu, atypique et apparemment primitif, le colosse ne ressemble guère aux Moaïs de l’époque dite classique. Sculpté dans l’andésite, une roche très dure, il pèse 6 tonnes et mesure à peine 2,73 mètres. Le  » dieu des pêcheurs de thons « , Pou Hakanononga comme l’appellent les locaux, a l’air solide. Comme le conservateur du Cinquantenaire cherche à rapporter une pièce de choix pour son musée, la décision est prise : on l’emporte ! Aidé par les habitants du cru, le dieu est hissé à bord du navire-école et en Belgique. Dans la salle Polynésie, où il attend toujours les visiteurs, le géant est longtemps resté muet sur son passé. Très peu de fouilles archéologiques approfondies sont venues étayer les travaux des ethnologues.  » A l’île de Pâques, la quasi- totalité des monuments sont en surface, explique l’archéologue Nicolas Cauwe qui dirige l’expédition belge. Les rares datations fournies sont toujours difficiles à mettre en corrélation avec l’érection des Moaïs. Pour faire parler le dieu des anciens Pascuans, il fallait retourner sur le site de prélèvement, retrouver la plate-forme qui l’avait supporté et… la dater.  »

Quand une question les démange, les archéologues commencent à gratter. Avec l’aide de la National Geographic Society et du ministère fédéral de la Politique scientifique, le défi est relevé. Une campagne est lancée en 2001 sur le site de l’Ahu o Rongo, où le colosse avait été prélevé. Les résultats des fouilles dépassent rapidement tous les espoirs. Le vieux Pou avait été couché et utilisé en réemploi dans une plate-forme assez récente. Dessous se cache un ahu plus ancien. Des traces apparaissent. Ce sont de petits morceaux de charbon de bois et même un ossuaire. Ces indices précieux permettent de dater la plate-forme et, donc, le vieux Moaï qui y trônait. Verdict : xiiie siècle, voire tout début du xive siècle de notre ère. Pou est la plus ancienne statue jamais datée avec précision sur l’île !

On ne change pas une équipe qui gagne. La truelle dans une main, le pinceau dans l’autre, les archéologues belges reviennent sur l’île en 2003. Plusieurs monuments anciens peu spectaculaires, mais dignes d’intérêt à leurs yeux, ont été repérés. Recouverts de sédiments, l’Ahu o Tuki, sur la côte sud, cache à nouveau deux niveaux d’occupation. Plus loin, dans un recoin très peu exploré de l’île, situé sur le flanc arrière du volcan Poïke, une autre plate-forme cérémonielle ancienne promet quelques surprises.  » La fouille de ces ruines nous permet de mieux comprendre l’évolution de l’architecture monumentale. De manière générale, celles-ci nous apprennent toujours beaucoup plus que les monuments restaurés à grands frais, explique le chef de mission, devant un parterre d’étudiants en tourisme. Pis, en redressant un peu partout les statues comme on le fait à l’heure actuelle pour satisfaire les touristes, on les a figées dans un état idéal qui n’a probablement jamais existé, un état qui nous arrange, dans cette vision spectaculaire et mystérieuse de l’île de Pâques que l’on veut à tout prix préserver…  »

Une architecture en mouvement

Décembre 2005, les fouilles reprennent sur les flancs du volcan. En équilibre au sommet d’une falaise qui donne le vertige, le site d’Ahu Motu Toremo Hiva s’ouvre sur l’immensité de l’Océan. Frissons. L’univers clos des Pascuans offre ici toute son ampleur. Afin d’échapper aux grosses chaleurs, les fouilles commencent dès l’aube. Peu à peu, trois niveaux d’occupation voient le jour. Deux plates-formes se dessinent.  » Ici, les fouilles sont toujours horriblement lentes « , sourit l’archéologue, comme pour s’en excuser. Chaque caillou est méticuleusement dégagé, gratté, brossé, reporté sur plan. Les chercheurs se consultent, échangent leurs interprétations, reviennent sur leurs décisions. Soudain, un visage inconnu émerge de terre. Ses traits s’esquissent à chaque coup de brosse. Le style est primitif, presque grotesque. Ni oreilles ni orbites. Retaillé puis réutilisé dans la façade d’une plate-forme plus récente, le Moaï est forcément plus ancien. Une stratigraphie exceptionnelle permet d’avancer une date.  » Celui-là est probablement de la même période que  » notre  » Pou. Avec cette dernière trouvaille, on constate que la réutilisation de Moaïs anciens dans les structures plus récentes est un phénomène beaucoup plus répandu qu’on ne le pensait jusqu’ici. Anhistorique, la société polynésienne ne cherchait pas à se situer dans l’épaisseur du temps. Recycler les monuments sacrés devait être une manière de les garder vivants. Notre souci de conserver en état le patrimoine ancien n’est, somme toute, qu’une notion tout à fait contemporaine…  »

Page après page, les scientifiques réécrivent ainsi la préhistoire des Rapa Nui. Au fil des années, bien des énigmes sont ainsi tombées. Si les palynologues savent aujourd’hui que des forêts de palmiers couvraient jadis entièrement l’île, les archéologues s’accordent pour dire qu’il n’y a plus de  » mystère « . Tout au plus, de nombreuses questions auxquelles l’archéologie peut répondre. Mais, pour la grande majorité des touristes qui défilent devant les monuments, comment appréhender la multitude de controverses scientifiques à propos du transport des statues ou les phases de colonisation de l’île ? Si chaque archéologue se plaît à privilégier sa propre théorie, les guides touristiques osent à peine avouer qu’ils préfèrent défendre celle que leurs clients souhaitent entendre. Mais ne vient-on pas ici justement pour donner libre court à son imagination ? L’île de Pâques est et reste un lieu magique. M.F.

M.F.

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