Mémoire (bis)

Guy Gilsoul Journaliste

La deuxième exposition du musée des Arts contemporains (Mac’s) du Grand-Hornu traite à nouveau de la thématique de la mémoire

Le Beau Corps de la mémoire, Mac’s, Grand-Hornu. Jusqu’au 29 juin. 82, rue Sainte-Louise. Tél. : 065 65 21 21. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 à 18 heures.

Non, cet été, pour ses vacances, Laurent Busine, conservateur du Mac’s, n’ira pas visiter un pays exotique. Le conservateur du Mac’s préfère, et de loin, retourner en un lieu qu’il connaît déjà, comme Florence, Rome ou Venise par exemple. Et, s’il rejoint la Sérénissime, comme chaque fois, il s’écartera des foules pour entrer dans une petite église où, dans la pénombre d’une sombre chapelle, il retrouvera le Saint Georges de Verrocchio. Il ira revoir ce tableau comme on va rendre visite à un vieil ami et, comme chaque fois, bercé par les souvenirs de la dernière rencontre, il y humera d’abord un parfum connu puis, insensiblement, découvrira de nouveaux détails, une chaleur, une musique qui, selon son humeur et le poids du vécu récent, corrigeront ce que sa mémoire avait enregistré la dernière fois.  » En réalité, explique-t-il, depuis mes premières expositions au palais des Beaux-Arts de Charleroi, je suis habité par le thème de la mémoire. D’abord, parce que je crois que les souvenirs nous nourrissent et nous construisent autant qu’ils nous rassurent. Ensuite, parce que leur mode de fixation et d’organisation imprévue au c£ur de la psyché humaine m’intrigue.  »

Dès lors, on s’étonne moins de retrouver dans la nouvelle exposition du Mac’s des £uvres de Paolini, Fabro, Corillon ou Rodin, que Busine avait déjà présentées. Mieux, il serait malvenu de lui reprocher d’avoir repris des pièces signées Sicilia ou Penone, montrées voici quelques mois à peine dans un ensemble au grand séminaire de Bruges :  » Oui, j’aime bien l’idée que la perception de ces £uvres soit bouleversée ici, du fait d’une présentation dans un environnement totalement différent et avec d’autres voisinages. Dans la peinture monumentale de Sicilia posée à Bruges face à un tableau religieux, le visiteur percevait sans peine, dans les signes rouges dispersés sur la toile, l’allusion à une couronne d’épines. Ici, que verra-t-il ? Que retiendra-t-il ? »

Car, en choisissant la thématique de la mémoire, Busine provoque avant tout l’invention de petites histoires personnelles. Ainsi espère-t-il que tout un chacun puisse, grâce à lui comme metteur en scène, être amené à recomposer sa propre mémoire, pourvu qu’en ce lieu muséal il se sente aussi bien (et seul) que dans une chambre, toutes fenêtres fermées, ou une chapelle vénitienne. Alors seulement se renoueront ou se délieront certains fils du passé, souvenirs d’enfance, émotions oubliées, échos du désir. D’où, dès l’entrée, les premières (et faciles) suggestions suscitées par le choix du thème de l’arbre et de l’échelle (Patrick Corillon) ou celui des feuilles de ginkgo posées en frise de bronze sur un rideau aussi fragile que coloré (Fabro). Plus avant, les  » boules  » en terre cuite qu’Orozco a disposées sur une vieille table de bois évoquent une archéologie primitive. Au fil des pas, cependant, la mélancolie l’emporte. Elle s’impose au rythme morne et répétitif des aquarelles de Günther Förg, des archivages en forme de lit (de mort) du groupe Art and Language, des traces animales ou végétales noyées dans la cire (Sicilia) ou d’une sculpture de Rodin (un visage émacié et trois mains) en forme de reliquaire. Mais quand, dans la dernière salle, Busine pose une ultime confrontation entre la plus connue des £uvres de Franz West (des divans posés face à face et deux moniteurs télé), les vues de forêts sauvages (Joachim Koester) et un tableau allégorique du xixe siècle évoquant la grandeur du travail des hommes (signé Antoine Bourlard), la question de la mémoire se déporte à nouveau vers la sociologie. Du coup, on en revient à la prégnance du lieu, le Grand-Hornu, dont on peut alors craindre qu’il ne pèse trop lourdement sur la révélation de la vie au présent dont un musée des arts contemporains est, en principe, l’ambassadeur.

Guy Gilsoul

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