Mel Gibson reçu sang sur sang

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Doloriste jus- qu’à l’insoute- nable, exaltant martyre et souf- france rédemp- trice, La Passion du Christ fait machine arrière toute, dans une démarche aussi rétrograde que pesante

Depuis un bon quart d’heure déjà, les coups pleuvent sur le corps de Jésus, flagellé avec une violence inouïe par deux soldats romains. Du fouet, les bourreaux sont passés au martinet  » amélioré « , aux lanières garnies de clous et d’éclats de métal. Un coup s’abat sur le flanc du supplicié dont les chairs, déjà sanguinolentes, retiennent les pointes métalliques. Le soldat tire sur le fouet pour le dégager, mais la peau résiste, amenant l’homme à faire un plus grand effort pour arracher lames et clous du corps de Jésus. Ce qui sera fait, dans un abominable déchirement de chairs, le sang et même quelques lambeaux giclant jusque sur le visage des Romains observant le  » spectacle « …

Des images comme celle-là, filmées en gros plans détaillés, insistants, La Passion du Christ en contient de nombreuses. Aucun film d’horreur récent n’aura été aussi loin dans l’exposition de la cruauté, dans le sadomasochisme poussé aux plus extrêmes limites. Inspiré sans doute par la tendance doloriste des illustrateurs catholiques, celle-là même qui culmina en Espagne voici plusieurs siècles dans des évocations peintes et sculptées d’un hyperréalisme effrayant, Mel Gibson a fait de sa chronique des dernières heures de Jésus une exaltation bruyante et sanglante d’une souffrance prétendument rédemptrice. Adepte d’un retour aux sources supposées d’une foi qu’il pratique lui-même dans un esprit ouvertement intégriste (avec messe en latin célébrée chaque matin sur le tournage du film), l’acteur devenu réalisateur prend dans les Evangiles ce qui peut appuyer sa démarche, et invente ce qui n’y est pas pour servir à sa démonstration. Le résultat est un film manipulateur en… diable, avec ralentis et gros effets musicaux, où nous est imposée, à grand renfort d’images chocs, une apologie du martyre qui n’a rien d’innocent à l’époque d’aujourd’hui. Le sacrifice de Jésus n’entraîne évidemment pas d’innocents dans la mort, comme le fait celui des kamikazes islamistes. Mais le propos n’en aboutit pas moins à réveiller un fondamentalisme à l’heure où un autre fait û sinistrement û la Une.

Outrancier et intégriste

Dans cette marche en arrière, il n’est pas étonnant que Gibson se montre aussi quelque peu rétrograde dans sa peinture du rôle des juifs dans la mort du… juif Jésus. Sans verser carrément pour autant dans l’antisémitisme que certains échos venus d’Amérique pouvaient laisser craindre.

Le triomphe aux Etats-Unis de cette Passion du Christ outrancière et intégriste a quelque chose d’inquiétant. On ose espé- rer que l’Europe, moins exposée jusqu’ici au fondamentalisme chrétien, ne suivra pas dans l’adhésion à un film artistiquement abject et idéologiquement dangereux.

Louis Danvers

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