Marouane Fellaini

Alexandre Charlier
Alexandre Charlier Journaliste sportif

Le premier « rouche » primé par le Soulier d’Ebène croule aujourd’hui sous les récompenses. Mais son parcours, des terrains de jeux bruxellois aux honneurs, est atypique.

Marouane Fellaini, c’est le genre d’hommes qu’on aime avoir dans son équipe : 1,94 mètre et 85 kilos. Oui mais… sa carrure ne permet pas de franchir toutes les portes de face, ses sourcils sont couleur charbon, son nom ferait fuir Gonzague… Ce dimanche 20 avril 2008, le jour de gloire est arrivé en Principauté : le Standard est champion de Belgique. Soudain Sclessin oublie vingt-cinq ans de frustrations. Dans les catacombes, les jeunes champions narguent le RSC Anderlecht, son rival ancestral. Le footballeur mauve et blanc Jelle Van Damme voit rouge devant les scènes de joie, parfois assorties de majeurs levés et de fesses offertes. Et Marouane Fellaini, chef de bande, peine à arracher Guillaume Gillet du vestiaire des visiteurs. Objectif : emmener  » l’offrande  » mauve dans le bain  » rouche « . Ça se querelle, ça se frotte. Gillet, Liégeois d’origine, avait joué la provoc’ avant le choc décisif Standard-Anderlecht… Pour une fois, Marouane Fellaini laisse béton. Pourtant, il n’a pas l’habitude de s’avouer vaincu. C’est sans doute ce qui explique sa carrière fulgurante. Il y a deux ans à peine, personne n’aurait prédit le bonheur qu’il connaît : première titularisation, avec le Standard, en tour préliminaire de la Ligue des champions, face au Steaua Bucarest, en juillet 2006 ; sélection en équipe nationale en février 2007 ; et participation, en juin 2007, au championnat d’Europe Espoirs aux Pays-Bas

En arabe, Marouane veut dire générosité. Le bougre a, en tout cas, de la volonté et de la fougue à revendre. Ces qualités font la différence face à des joueurs plus doués que lui.  » Marouane a faim de football et il sait d’où il vient, remarque un spécialiste. Il me fait penser à un Philippe Albert ou à un Daniel Van Buyten.  » Du haut de ses 20 ans, Marouane prend cela comme un compliment. Sa timidité, inversement proportionnelle à sa  » virilité  » sur le terrain – 24 cartons jaunes et une exclusion en 69 matches avec le Standard ! -, l’autorise juste à dire que  » Dan ( NDLR : Daniel Van Buyten) est un grand joueur : il joue au Bayern de Munich…  »

Le Bruxellois vise, lui aussi, un jour, le gratin européen. Après deux saisons au sein de l’élite belge, plus aucun agent n’ignore son nom. On lui prête des contacts tantôt avec Lyon, tantôt avec le PSG, l’OM, Everton, Chelsea et même avec Manchester United. Le Standard estime sa valeur actuelle à quelque 10 millions d’euros. C’est dire si Luciano D’Onofrio, l’homme fort de Sclessin, a eu chaud lorsqu’en juin 2007, sa perle et ses conseils décident de casser le contrat de manière unilatérale, en recourant à la loi de 1978. L’affaire fait grand bruit, mais un mois après le clash, Fellaini rempile au Standard jusqu’en 2012. En échange de quoi ? D’une substantielle augmentation de salaire assortie, dès cette année, d’un bon de sortie ? Mystère. En Belgique, les grandes et les petites affaires se règlent entre amis, à l’abri des regards. La cote de Marouane continue cependant de grimper et elle ne risque pas de se déprécier : il vient de chausser le Soulier d’Ebène (meilleur joueur d’origine africaine de Belgique) et sera vraisemblablement élu  » Footballeur pro 2008 « , ce dimanche 11 mai, à Ostende.

Son enfance, c’est Bruxelles : le plateau du Heysel comme horizon, un parc comme terrain de jeux. Entre gamins, on tape la balle. Son père, Abdellatif Fellaini, le couve des yeux. Admiratif. L’homme peut juger : au Maroc, il a été gardien de but en D1. Manifestement, son fils, même si les gestes s’expriment dans le désordre, a de belles prédispositions. Marouane est testé à 7 ans au Sporting d’Anderlecht.  » C’est tard pour commencer le foot « , glisse-t-on à Abdellatif Fellaini. Pourtant les entraîneurs ravalent vite leurs certitudes. Marouane bombarde un malheureux gardien, qui en prend plein les gants. Il signe sa carte d’affiliation en faveur des Mauves et, en championnat, allonge les buts comme il respire.  » 26 buts la première année, 37, la seconde… « , dénombre son paternel. En tout cas, Anderlecht ne déploie aucun effort pour garder à tout prix le phénomène dans son giron.  » Je devais rejoindre Neerpede ( NDLR : le centre de formation du RSC Anderlecht) mais cela ne s’est pas fait. Je suis arrivé en retard à la reprise des entraînements… Puis, il y a eu le déménagement « , confie le champion. Installés à Jette, les Fellaini, originaires de Tanger, quittent la capitale.

Le loyer bruxellois est trop élevé pour la famille et la paie du père, chauffeur de bus à la Stib, ne suffit pas. Il n’y a pas que Marouane, dans le clan Fellaini : il y a la mère Hafida, l’aîné Hamza (21 ans) et le petit dernier, Mansour (15 ans). Direction : Mons. Marouane joue aux Francs-Borains, modeste club promotionnaire. Là, il casse la baraque et prend le chemin du Sporting de Charleroi. Le club carolo pense conclure une affaire en or en coinçant son diamant brut sous un modeste contrat, mais Marouane dribble de justesse les dirigeants carolos et signe au Standard en 2006. La carrière de l’adolescent, qui a décroché son diplôme d’humanités à Jemappes à l’âge de 17 ans, prend alors l’heureuse tournure qu’on lui connaît.

Le Belgo-Marocain prouve qu’il existe des talents à Bruxelles, où des milliers de jeunes beurs attendent, parfois longtemps, leur heure…  » Avant tout, à cause d’une structure et d’une vision déficientes dans les clubs « , juge Saïd Haddouche, formateur à l’Union belge. J’ose dire que Zidane n’aurait jamais percé en Belgique ! Des jeunes belges d’origine marocaine à Bruxelles ne se sentent pas toujours bien dans leur peau : ils ressentent une mise à l’écart et se renferment alors sur eux-mêmes. Ce n’est pas bon, car, en football, sport collectif, il faut justement s’ouvrir, s’exprimer, être extraverti. Les Zidane, Ben Arfa et autres peuvent aider à se décomplexer. Car des Fellaini et des Nabil Dirar – star à Westerlo mais jeté de Diegem (D3) -, il en existe encore chez nous ! « 

Alexandre Charlier

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