Marc Dutroux à la manoeuvre

Devant les assises, l’homme de Marcinelle a donné un nouvel exemple de son pouvoir de nuisance : il prétend avoir voulu soustraire ses victimes au  » réseau de Michel Nihoul « . Juges d’instruction et enquêteurs vont bientôt raconter ce qu’a été la longue traque de ce menteur pathologique

Le premier jour, il s’affale sur ses bras croisés, mal lavé, mal réveillé. Le deuxième, il prend des notes, très droit, et téléphone à ses avocats sur un ton sans appel û il se radoucit seulement avec  » Martine  » Van Praet, qui lui donne du  » Marc  » en retour. Et, tout au rangement de ses papiers, il ignore le jeune gendarme qui lui tend ses menottes depuis une minute. Le troisième jour, il raconte ses déboires familiaux et judiciaires sur le mode de la conversation, juste appuyée de ce qu’il faut pour ne pas ennuyer l’assistance, mélange inimitable d’accent bruxellois et louviérois, de détachement sidéral et de perfidies balancées d’une voix neutre pour se présenter comme une victime : du  » système protectionnel  » régnant à Charleroi, de la  » bande de Courcelles  » (le petit milieu marginal qu’il fréquentait), de son ex-femme Michelle Martin (qu’il a considéré très longtemps  » comme de son devoir de la protéger « ), de ses ex-complices et, enfin, du réseau de Michel Nihoul, sa dernière trouvaille. Hallucinants, son déni de la série de viols et de séquestrations commis en 1985 et la mise en valeur de son rôle de  » protecteur  » de ses victimes de 1995 et 1996 ! Les parties civiles avaient bien raison de s’armer de courage.

Pourtant, elles n’ont manqué ni de grandeur ni d’émotion, lors des prises de parole qui ont suivi la lecture de l’acte d’accusation par le procureur du roi de Neufchâteau, Michel Bourlet. Me Paul Quirynen, du barreau d’Anvers, avocat de la famille d’An Marchal, a demandé à toutes les parties d’être solidaires dans la recherche de la vérité. A Marc Dutroux et à ses coaccusés :  » C’est la seule chose qui peut commencer à aider les proches des victimes à faire complètement leur deuil.  » A ses confrères de la défense :  » Nous sommes adversaires dans un procès historique. Une responsabilité très lourde repose sur nos épaules, supplie-t-il. Nous avons la même légitimité, mais nos missions sont différentes. Nous respectons les droits de la défense, mais celle-ci doit prendre ses responsabilités à l’égard des victimes. L’indépendance de notre profession est liée à sa mission sociale. Ce procès n’aura de sens que si nous nous parlons et si nous nous écoutons entre humains, en toute sincérité.  » Plus sombre, l’avocat du père d’Eefje Lambrecks, Me Joris Vercraye,  » s’attend à tout « . Me Luc Savelkoul, avocat de la mère de la jeune Limbourgeoise, absente au procès mais représentée, a exprimé sa confiance dans la cour, le jury et le ministère public.  » Si, à l’époque, certains services de police et de justice ont manqué à leurs devoirs et n’ont pas pu sauver des vies, cela ne justifie pas de ne pas participer au procès.  » Mes Jan Fermon et Georges-Henri Beauthier, avocats de Laetitia Delhez se sont indignés du rôle de  » commanditaire  » de l’enlèvement de Laetitia que Marc Dutroux veut faire endosser à Sabine Dardenne, parce qu’elle aurait demandé au prédateur de lui amener de la compagnie. Encore auréolé de sa prestation sur France 2, où il a fait voler en éclats la thèse des réseaux, l’avocat tournaisien de celle-ci, Me Jean-Philippe Rivière, s’est montré optimiste :  » Il sera beaucoup plus difficile de manipuler 12 êtres humains, 12 adultes, qu’une petite fille de douze ans et demi.  »

De fait, la défense de Marc Dutroux est incompréhensible, révoltante : la confirmation que rien de bon n’est à attendre d’un homme rempli de  » fatuité  » (le mot est de Me Xavier Attout, avocat de Michel Nihoul) et manifestement insensible à la douleur de ses victimes. Ayant enfourché la défense de Marc Dutroux en octobre 2003 seulement, Me Xavier Magnée épouse – jusqu’à présent – toutes ses théories rocambolesques sur les protections, les réseaux, les morts et disparitions inexpliquées, les fouilles de Jumet, la secte Abrasax, le pédophile X, le ferrailleur Y… Un grotesque inventaire qui épargne à Marc Dutroux de s’impliquer dans les débats et, surtout, de s’expliquer sur ses actes. Dévoilant ingénument la stratégie de son client, l’ancien bâtonnier de Bruxelles a souhaité  » un procès auquel les Russo ont envie de venir « . Dutroux, avocat des parents de Melissa Russo ? L’énormité des prétentions du personnage apparaîtra lorsque les juges d’instruction Jean-Marc Connerotte et Jacques Langlois exposeront les conclusions de leur enquête, suivis, au cours de la semaine du 15 mars, par les dizaines d’enquêteurs qui ont patiemment recherché et assemblé les pièces du puzzle dans une affaire hors normes par la personnalité de son principal acteur. Dont ce n’est assurément pas le dernier masque.

Marie-Cécile Royen

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