Mais que font-elles toutes ?

A la Monnaie, Cosi fan tutte, de Mozart, s’agite et parfois se perd… en beauté. Le salut vient du chant, magnifique

Un décor de rêve – une serre qu’on imagine contiguë au château, des papillons, des frondaisons propices, les lumières de l’été… -, des costumes sensuels et chatoyants, les plus beaux chanteurs qui soient sur le plateau et Mozart dans la fosse ! En principe, ce Cosi fan tutte était bien parti. On ne dira d’ailleurs pas qu’il est mal arrivé. Mais on aura dû, dans l’intervalle, opérer un tri constant entre le juste, l’inutile et le néfaste, cette dernière catégorie visant surtout l’agitation des chanteurs, les innombrables ralentissements infligés à la partition pour raisons  » théâtrales  » et, globalement, le manque de vision structurelle de la mise en scène.

Pourtant, le metteur en scène Vincent Boussard est un fin connaisseur de l’interface théâtre-musique, et un amoureux de Mozart. Faire bouger son monde, c’est sa spécialité. Il s’est distingué dans des exercices compliqués, notamment avec William Christie et son Jardin des Voix. Mais une chose est d’imaginer des petites scènes vives et enlevées, une autre de placer un opéra sur orbite.

Sous couvert de marivaudage

Il est vrai qu’avec le livret imaginé par Da Ponte – lequel n’avait ni le secours de Beaumarchais ni celui de Molière -, une histoire de misogynie primaire sous couvert de marivaudage, le metteur en scène d’aujourd’hui se trouve mal. Il suffit de considérer la masse de Cosi fan tutte manqués – celui, tout récent, de Patrice Chéreau n’a pas fait exception – pour comprendre qu’il doit y avoir un hic quelque part. Que, sur une seule journée, deux jeunes filles pleurent leurs fiancés partis à la guerre, accueillent ceux-ci déguisés en Turcs sans les reconnaître et, moyennant un chassé-croisé expéditif, se laissent convaincre d’épouser les nouveaux venus à la nuit tombante, le tout dans le cadre d’un pari entre les fiancés en question et un philosophe cynique à propos de l’infidélité des femmes, il y a, en effet, de quoi rester songeur ou songeuse. Comment faire passer une histoire aussi bête et méchante ? En suivant Mozart, pardi !

De ce côté, l’actuelle production est un triomphe : six chanteurs dont on a déjà évoqué qu’ils étaient beaux, se révèlent excellents acteurs et excellents musiciens, dotés en plus – et voilà qui est devenu rare – de vraies voix. La première intervention de la soprano Virginia Tola (Fiordiligi) surprend par son métal et sa puissance ; mais ce qui peut paraître lourd deviendra simplement fort, et les aigus combleront l’écoute par leur suavité, leur douceur, leur filé. A sa suite, la Dorabella de María José Montiel, au timbre chaud et sensuel, et les deux garçons, le ténor Pavol Breslik (25 ans, la révélation !) en Ferrando et le baryton Stéphane Degout en Guglielmo, compléteront un quatuor équilibré, vibrant et expressif. Les deux autres personnages – Marina Comparato en Despina et Andrea Concetti en Don Alfonso – tiennent parfaitement leurs rôles, non moins sollicités, de détonateurs. C’est donc de la force du chant – malgré l’agitation de la scène – que surgit la vérité des c£urs. Vérité indicible, pas même toujours compréhensible, mais vérité lumineuse…

Dès lors, quels sont les reproches ? Assurément d’avoir rompu, au nom d’une improbable vérité théâtrale ou psychologique, le rythme de la pièce ; d’avoir, avec la complicité du chef Alessandro De Marchi, détricoté les récitatifs et déporté une partie de l’énergie musicale sur des zones inventées et artificielles ; et, du côté du théâtre, d’avoir saturé la scène de cabrioles et d’événements incongrus, distrayants, dans lesquels la référence à l’  » école  » des amants a bon dos ; et, peut-être, d’être passé si près du but, d’avoir, avec tant d’atouts et des maîtres d’£uvres si talentueux, manqué le rendez-vous avec l’opéra lui-même, avec la synthèse paradoxale entre ce livret imbuvable et la sublime musique qu’il parvint à inspirer.

Cosi fan tutte. Décors de Vincent Lemaire, costumes de Christian Lacroix, lumières d’Alain Poisson. A la Monnaie, à Bruxelles, jusqu’au 14 février. Tél. : 070 23 39 39 ; www.lamonnaie.be

Martine D.-Mergeay

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